Beyrouth, début décembre 2019. Après des semaines de manifestations, le calme règne dans le centre-ville et à Solidere, ce quartier tape-à-l’œil érigé sur les anciens souks de la ville par l’ancien premier ministre Rafic Hariri assassiné en 2005.

Est-ce la trêve des Fêtes ou la crise financière qui gangrène toujours plus le pouvoir d’achat des habitants? Une chose est certaine, une torpeur inhabituelle gagne la cité. Quarante ans de guerre et de crise continue n’avaient jusque-là pas altéré l’incroyable résilience des Libanais, mais aujourd’hui l’incurie et la corruption du régime laissent le pays comme exsangue. Les gens n’ont pas le cœur ni le porte-monnaie à la fête. La plupart des lieux culturels sont fermés, en soutien aux manifestants. Quelques clubs conjurent la morosité ambiante, en ouvrant leurs portes au public. Notamment le B018, une boîte improbable située dans le quartier de la Quarantaine, à l’entrée nord de la ville. C’est dans cette zone grise, coincée entre l’autoroute et la mer, que l’architecte Bernard Khoury a construit en 1998 son premier bâtiment. Le toit de cette boîte de nuit enfouie dans la terre, quasi invisible de l’extérieur, s’ouvre comme une fleur ou comme un tombeau grâce à un système de vérins actionnant deux lourds panneaux de métal.

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A quelques pâtés de maison plus au sud, l’architecte libanais occupe l’entier d’un étage d’une grande bâtisse industrielle. Sa société a été une des premières à s’établir dans ce quartier méprisé, aujourd’hui plusieurs galeries s’y sont installées. Au sortir du monte-charge, un coupé Austin Healey accueille le visiteur dans un large open space. Des motos, plusieurs Porsche sont parquées au fond de la vaste pièce.

Créations à contresens

Bernard Khoury s’avance, vêtu de noir de pied en cap. L’homme porte un sarouel de combat serré dans de hautes bottes. Sa tenue de travail. Derrière son large bureau, au milieu des livres et des classeurs, une bouteille de whisky et une mitraillette encadrent une maquette en bois. Celle d’un bâtiment conçu par son père, lui aussi architecte et créateur de mobilier. Dans le vaste espace de son agence, une dizaine de collaborateurs discutent ou sont affairés derrière leurs computers. Plus de 400 personnes y ont été formées au fil des années. Ils restent rarement plus de deux ans. Difficile de résister au rythme imposé. Bernard Khoury vit dans l’intensité et l’urgence. L’homme compte aujourd’hui parmi les architectes les plus renommés mais aussi les plus controversés. Ses principales réalisations sont au Liban, faisant de lui un personnage public reconnu. Il a travaillé par ailleurs dans 17 pays autour du globe, d’Allemagne en Arménie en passant par le Koweït. Une majorité de ses projets n’ont finalement pas été construits.

J’estime avoir apporté ma pierre au changement qui se manifeste aujourd’hui. Mes réalisations sont politiques, notamment quand je réalise un bâtiment qui s’ouvre aux voisins, tend les bras et se met à nu

Bernard Khoury, architecte

D’ailleurs, à son retour des Etats-Unis, un master d’architecture de l’Université Harvard dans la poche, Bernard Khoury a multiplié les refus pendant plus de cinq ans. «J’étais comme à contresens. Je voulais bâtir des écoles, des hôpitaux, du logement social, travailler pour le secteur public. Je voulais redresser ce pays. J’étais jeune, j’étais beau. J’avais alors la naïveté de penser que l’on pouvait reconstruire une nation, ce qui implique une entente sur une histoire commune. Chose qui n’a pas eu lieu. Et si l’on est en pleine impasse aujourd’hui, c’est que l’on n’a pas été capable d’écrire notre histoire récente.»

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Bernard Khoury encaisse coup sur coup 16 refus de projets. Il a dû se faire à l’idée qu’il n’y avait pas de secteur public. «Il n’y avait qu’une seule alternative, plier ses valises et quitter le Liban ou changer de métier. C’est ce que je me disais quand j’allais noyer mon chagrin dans des bars. Et c’est finalement la nuit qui m’a récupéré.» Avec une bande de potes, il décide de créer une boîte avec très peu de moyens. Tout s’est passé très vite. De la conception à son ouverture en 1998, à peine six mois. Du jour au lendemain s’abat une véritable avalanche médiatique à laquelle personne ne s’attendait: le B018 était dans toutes les revues d’architecture.

Constructeur de l’éphémère

«Le quartier était quasi vide avant que je ne l’investisse. Il y avait des abattoirs, des tanneries, des dépôts d’ordures. Et en fait avec le B018, je décide d’accentuer plus encore le vide en creusant dans le sol. L’invisibilité du projet l’a rendu plus visible encore.» Par la suite, on lui propose de concevoir d’autres boîtes et restaurants. Ainsi naissent La Centrale et Yabani, des projets tous très politiques sur des sites problématiques. Des zones malades sur la ligne verte qui séparait durant la guerre les quartiers musulmans des quartiers chrétiens. «Les critiques d’architecture m’ont souvent traité de gadgétiste. Peu m’importe! Je disais fièrement que je construisais des dispositifs qui servaient des scénarios. A mes débuts, Beyrouth m’a offert de nombreuses situations extrêmes, je savais que mes réalisations allaient disparaître à terme. Quand vous êtes dans le temporaire, vous répondez dans le maintenant en fonction d’un site ou d’un contexte et vous pouvez vous permettre des postures plus radicales.»

La radicalité n’est presque plus possible en Occident; souvent, on finit dans un consensus. Tout y est devenu extrêmement régulé, en architecture comme dans d’autres domaines. Au Liban, ce n’est pas le cas, parce qu’il n’y a pas d’institutions

Bernard Khoury, architecte

De facto, les six premiers bâtiments construits étaient censés être temporaires. Un paradoxe pour tout architecte qui conçoit dans l’idée de la permanence. Le rapport à la temporalité est central dans l’œuvre de Bernard Khoury. «Notre relation au temps est très différente de celle qui régit les autres métiers créatifs. L’architecture souffre de cet état de fait. C’est un art qui est à la traîne, qui est déconnecté de la réalité, qui ne produit que du stérile. Entre le moment où on démarre un projet et celui où on le livre, il se passe 4-5 ans voire plus. Ce qui fait qu’un architecte qui aime réagir directement au contexte, qui est obsédé par la spécificité d’une situation, ne peut la refléter pleinement.»

Après le succès de ses bâtiments de débauche, comme l’architecte aime parfois à les décrire, les promoteurs immobiliers le contactent. Il relève alors un autre défi, celui de travailler avec de multiples contraintes tout en se battant contre des typologies et des pratiques qu’il juge néfastes. Ainsi favorise-t-il un habitat plus connecté avec son environnement, plus ouvert sur la ville. Cela peut surprendre lorsque l’on observe les réalisations plus récentes de Bernard Khoury. Le bâtiment en forme de grenade ou la tour Skyline et ses canons dressés vers le ciel. On a dit de l’architecte libanais qu’il cultive un style volontiers guerrier. «Je n’aimerais pas être enfermé dans une esthétique spécifique. J’ai fait aussi dans le sucré, cela peut être bon aussi. J’estime qu’un projet doit commencer par le verbe, il se construit autour de mots, de mots qui libèrent, plus que le dessin qui fige. On formule tout d’abord des intentions, la construction d’une situation sans se soucier de la matérialisation ou de syntaxe et d’écriture. Par la suite, je ferai usage de n’importe quel moyen pour arriver à cette situation. Et là, en effet, cela peut être militaire ou guerrier, parce que je vais droit au but.»