Habitat

Construire son espace feng shui

Comment concevoir un espace bénéfique à notre harmonie intérieure? Des architectes recourent aux pratiques chinoises millénaires pour consolider le bien-être des habitants. Conseils avec trois maîtres de l’art

L’Orient semble devenir incontournable pour résoudre nos problèmes d’Occidentaux. Pour apprendre à lâcher prise, se concentrer sur le moment présent ou soigner les tensions nerveuses, nous tournons souvent le regard vers les pratiques millénaires d’Asie. L’habitat ne fait pas exception. Pour vivre mieux, vivons feng shui, disons-nous en quête de quiétude, et initions-nous à la pratique ancestrale chinoise pour harmoniser l’espace grâce à de meilleurs flux d’énergie.

De plus, cela correspond parfaitement aux concepts écologiques contemporains: on privilégie les matériaux naturels, on ferme le côté nord pour réduire les pertes de chaleur et on ouvre le côté sud pour capter le plus de lumière naturelle. Mais le feng shui est bien plus complexe. S’imite-t-il? S’apprend-il? Est-il transposable sur nos modes de vie occidentaux? La réponse avec trois maîtres de l’art.

1. Jacques Rosset: «Faire entrer l’énergie vitale»

Jacques Rosset tient dans la main un objet circulaire en bois laqué, parsemé de symboles que seuls les initiés comprennent. Le «luo pan», ou boussole géomantique chinoise, indique les quatre directions, les animaux sacrés et les éléments qui y sont associés – le dragon d’azur (bois), la tortue noire (eau), le tigre blanc (métal) et le phénix rouge (feu) – mais aussi les repères énergétiques et astrologiques: autant de données pour créer avec exactitude le meilleur plan d’une future maison.L’architecte genevois a intégré le feng shui dans sa pratique il y a plus de trente ans, en élaborant un concept pour créer une «architecture vivante, saine pour l’humain et durable». Il combine le feng shui avec des techniques de construction écologique et les connaissances des architectes-bâtisseurs qui ont construit les cathédrales en Occident.

«Le centre se situe dans un point idéal pour capter le chi. Normalement, c’est une zone neutre où il n’y a pas de failles géologiques ni de veines d’eau souterraines.»

Son autre outil indispensable pour étudier la parcelle à construire est l’antenne de Lecher, qui permet de mesurer le «biochamp»: un biochamp rétracté se répercute négativement sur la personne, augmente le stress et la fatigue. Ces travaux préparatoires sont basés sur la géobiologie d’implantation, un état des lieux énergétiques du terrain qui permet de croiser les données géologiques avec les courants énergétiques et définir le point central de la future construction et sa forme. «L’essentiel, en feng shui, consiste dans la gestion de l’énergie vitale fondamentale qui est le chi. Il doit pouvoir entrer dans la construction de façon à se transposer sur notre corps, dit Jacques Rosset. Le centre se situe dans un point idéal pour capter le chi. Normalement, c’est une zone neutre où il n’y a pas de failles géologiques ni de veines d’eau souterraines.»

Une fois le plan réalisé, le cercle des huit directions, le «ba gua», aide à définir la meilleure disposition des espaces intérieurs. Au nord, par exemple, on intègre la salle de bains dans le secteur eau du ba gua et au sud-ouest la cuisine dans le secteur terre.

L’intégration de ces concepts dans le cahier des charges augmente le coût entre 2 et 5%. Est-il difficile de respecter les règles exactes en Suisse, où le choix de la parcelle est limité? «C’est tout l’art du possible, dit Jacques Rosset. Ce qu’il faut chercher à éviter: l’excès de matériaux comme le métal, le béton armé, les isolants synthétiques et les formes hypercubiques. Privilégier les matériaux issus de la nature est essentiel.»

2. Stéphanie Leefers: «Comme de l’acupuncture pour la maison»

«Je vais décevoir ceux qui associent un aménagement intérieur feng shui aux carillons ou au clapotis d’une fontaine… Ce n’est pas indispensable! Tout comme il n’y a pas de couleurs prédéfinies pour le nord ou le sud, sinon tous les habitats seraient identiques…» Architecte d’intérieur, qui pratique le feng shui traditionnel chinois, école dite de la boussole, Stéphanie Leefers doit balayer bien de préjugés. «On dit que cette discipline est aussi complexe que la médecine chinoise, aussi efficace que les arts martiaux et aussi invisible que l’air. Le feng shui n’a pas de signes visuels distinctifs, il est plus profond que les accessoires qui lui sont souvent associés.»

Dans ses projets, Stéphanie Leefers laisse le feng shui s’exprimer en langage contemporain et adapte les solutions selon les goûts et besoins du client. «C’est comme de l’acupuncture pour la maison: il s’agit de défaire des nœuds et stimuler certaines énergies, il y a des principes de base mais on les adapte au corps de chaque personne, aux particularités du lieu.»

Un rééquilibrage est par exemple possible au niveau de la décoration: les formes et les couleurs, liées aux éléments, permettront d’affaiblir un type d’énergie pour favoriser un autre. La terre est le royaume des couleurs orange, ocre ou marron, des objets en céramique, en verre ou en argile. Le feu aime le rouge, la laine, le cuir, les bougies.

«Le calendrier chinois est cyclique. Quand on pose le toit on enferme dans la maison une certaine qualité d’énergie qui correspond à la période de construction»

Pour identifier les «points faibles», l’architecte écoute les habitants – «on peut me parler de la qualité du sommeil, des problèmes relationnels, des objectifs de carrière» – puis ausculte les lieux et établit une carte énergétique. Deux choses serviront de base aux calculs: l’orientation de la maison et la date de sa construction. «Le calendrier chinois est cyclique. Quand on pose le toit on enferme dans la maison une certaine qualité d’énergie qui correspond à la période de construction», explique Stéphanie Leefers.

Ensuite, «c’est une affaire de ping-pong entre les changements envisageables, le bon sens et les principes feng shui», sourit-elle. Pour simplifier, il y a deux qualités d’énergie principales, calme (montagne) et mobile (eau). En Chine, on parle des dragons, Stéphanie Leefers trouve plus parlante l’image des chats: «Un chat montagne est un gros chat qui a besoin d’un bon coussin et d’un endroit tranquille pour se calfeutrer. Un chat eau a besoin de circuler sans entraves. Mon travail est d’optimiser la circulation de ces deux énergies dans les pièces pour que les habitants s’y sentent mieux.»

3. Le Tuan Nguyen: «Le feng shui commence en nous»

Les propriétaires de cette villa à Paudex n’ont jamais demandé une maison feng shui. Mais ils se sont toujours sentis bien chez eux et, après avoir découvert plus tard que leur habitat correspondait à la philosophie orientale, ont remercié leur architecte. «Je ne suis pas un spécialiste du feng shui», nuance modestement Le Tuan Nguyen. Pourtant, il l’applique… naturellement. «Ce sont les principes du bon sens, ce n’est pas par hasard que les règles de construction dans les civilisations orientales, celtiques ou maya se rejoignent.»

Aujourd’hui, plus personne ne peut se permettre l’emplacement idéal: «Nous sommes confrontés à des règlements communaux, des parcelles avec des nœuds telluriques, et si on voulait déplacer le bâtiment, on devrait empiéter sur la parcelle voisine. Nous ne pouvons pas dire aux gens: votre terrain n’est pas feng shui. Nous faisons en sorte qu’ils aient le plus de confort et d’harmonie.»
Le Tuan Nguyen conçoit ses projets dans le même état d’esprit qui inspirait les Anciens: rétablir au maximum le contact avec la nature. Quitte à adapter les règles au profit d’un meilleur dégagement. «Le feng shui, littéralement, c’est vent et eau. Notre corps est composé des éléments comme le vent, l’eau, l’air et la terre. Le feng shui, c’est l’art de trouver une harmonie avec ces éléments en nous et autour de nous.»

«Les gens n’ont même pas besoin de savoir si c’est feng shui ou pas. C’est notre travail d’utiliser ces connaissances pour les rendre heureux.»

L’entrée de la villa de Paudex donnait sur le côté nord, fermé pour éviter la déperdition de chaleur. Mais pour que les habitants ne butent pas contre un mur, l’architecte a gardé à la hauteur des yeux des fenêtres en longueur encadrant la forêt en face, comme un tableau qui change selon les saisons. «Je me mets dans la peau des gens qui vont vivre dans cet espace, explique Le Tuan Nguyen. Et je réfléchis à la façon dont ils pourraient en profiter au maximum, du soleil le matin dans la chambre à coucher pour une bonne énergie au réveil, du soleil couchant dans le salon pour le repas du soir. Ils n’ont même pas besoin de savoir si c’est feng shui ou pas. C’est notre travail d’utiliser ces connaissances pour les rendre heureux.»

La recherche des meilleures solutions techniques – éviter un pilier en plus dans un espace ouvert, décaler les maisons d’une promotion pour plus de calme – lui coûte en temps et en argent. «Si on a l’esprit occupé par le rendement, on construit de manière plus simple. Quand on cherche le bien-être des personnes, on ne pense pas trop à la rentabilité. Mais je ne peux pas le facturer: c’est mon choix.»

Le feng shui, pour lui, est impossible sans cet état d’esprit de bienveillance, autant pour le concepteur que pour le futur habitant. «Le feng shui commence par l’harmonie qu’on doit trouver en nous, avec les personnes et l’espace qui nous entourent. Ensuite, le bon feng shui viendra naturellement. En revanche, une personne qui cumule la haine et les doutes détruira l’ambiance la plus feng shui. Et aucun spécialiste n’aidera à la rétablir.» 

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