C’est une ville où les clichés ont la vie facile. Les Danois sont (presque) tous à vélo, ils sont beaux, ils ­pique-niquent bio dans les parcs le dimanche avec leurs enfants, vont faire trempette dans des Bains publics ultra-design, tombent sur un concert en plein air avant de finir, un dimanche soir, dans une fête impromptue. Copenhague, ville autoproclamée de tous les fantasmes urbains et acclamée par tous les classements mondiaux du bonheur vert et responsable, a tout pour agacer tant elle accumule les bons points. Les experts de l’Union l’ont désignée «Capitale verte de l’Europe pour 2014» selon 12 critères (lutte contre le réchauffement, transports, espaces verts, qualité de l’air, gestion des déchets, biodiversité, pollution sonore, etc.), et la ville s’est fixé pour objectif de devenir en 2025 une ville neutre en émissions de CO2. Dans un rapport mondial sur le bonheur établi par les Nations unies, le Danemark est arrivé en tête. Un autre rapport de la Commission européenne place Copenhague au deuxième rang des lieux les plus attractifs pour le business en Europe, et le Danemark à la 5e place des pays le plus innovateurs du monde. Voilà pour les chiffres. Mais la qualité de vie se mesure-t-elle et, si oui, à l’aune de quels paramètres?

Bifurquer des larges rues baignées de lumière qui font, sous les devantures en toile recyclée, la part belle aux pistes cyclables. Oublier un instant tout ce qui fait que Copenhague est – officiellement et réellement – une ville si agréable à vivre. Prendre la tangente, longer le canal, se perdre dans Christiana, cette utopie d’une ville libre et autogérée dans la ville. C’est peut-être dans les marges, les interstices, que l’on décèle sa véritable aptitude au bonheur. Copenhague n’est pas qu’une tête de gondole du ravissement citadin. Partout, le climat créatif est palpable. Pas besoin d’aller dans l’un des 150 musées et galeries de la ville pour s’en rendre compte. Ce sont les festivals interdisciplinaires qui émergent, les rassemblements nocturnes spontanés de la jeunesse, les restaurants, les bars et lieux d’exposition éphémères, pas vraiment officiels, que la ville laisse éclore. La transgression des règles est envisagée comme un moteur de développement. Depuis une dizaine d’années, la ville a même intégré ces points de vue adjacents, dont ceux des designers, dans ses réflexions sur le développement urbain, la réforme de ses structures et des services publics.

Regardons maintenant dans la rue. Les Danois ont l’air ravi. Et l’hédonisme, pour eux, c’est avant tout un certain sens du bonheur quotidien. On a croisé, quelques heures après l’avoir interviewé, le chef René Redzepi, la fierté nationale absolue depuis qu’il a propulsé le Noma «meilleur restaurant du monde» pour la troisième année consécutive (notez qu’il n’est ni pop star ni millionnaire). Il promenait sa fille sur la remorque avant de son vélo où elle était tranquillement en train de grignoter des petits pois crus en guise de dessert, après être allé manger un sandwich avec elle dans un restaurant populaire. Puis il s’est arrêté pour discuter avec son voisin, avant de retourner à ses fourneaux. Mieux qu’une image d’Epinal, c’est une image de la tranquillité: celle qu’autorise cette super-infrastructure – le sentiment de sécurité, la tolérance (le Danemark est le premier pays au monde à avoir approuvé le mariage gay), la qualité de l’environnement, des services sociaux, de l’éducation, de la santé, l’encouragement de la mobilité douce… Copenhague est moelleuse. Et c’est par l’esthétique, déjà, que l’on pressent à quel point la démocratie y est une valeur phare: tout y est beau – à commencer par les lieux publics, parcs, métro… Les cafés sont beaux, et même les supermarchés sont beaux. Cet héritage de bien-être social pourrait être encombrant. Mais il a aussi permis, et même obligé la génération actuelle à trouver de nouveaux horizons à conquérir. Et à se situer: le confort personnel est-il vraiment suffisant? C’est dans ce lit douillet, qui rêve Copenhague et le reste du monde plus vert et plus humain, que cette génération super-créative et ses révolutions sont en train de prendre forme.