LA FEMINITE

En Corée du Sud, le culte de la beauté est contesté

Dans ce pays d’Asie ultra-compétitif, se maquiller est un prérequis et s’«embellir» d’un coup de bistouri une option vivement encouragée. Une pression constante que dénonce «Escape the Corset», mouvement féministe populaire né dans le sillon de #MeToo

Un beau jour de juin 2018, Lina Bae poste sur YouTube une vidéo bien différente des tutoriels beauté qui l’ont fait connaître. On y voit la jeune Coréenne se lancer en silence dans une laborieuse séance de maquillage, tandis que défilent sur l’écran les commentaires d’internautes. «Je ne savais pas que les cochons pouvaient se maquiller», «ton visage nu me terrifie lol», «je me tuerais si j’étais elle». Puis elle se démaquille, sans un mot, chausse ses lunettes, sourit, et adresse à ses spectatrices le message suivant: «Ne te torture pas à cause de ce que pensent les autres. Tu es très bien comme tu es.»

Visionnée plus de six millions de fois, cette vidéo est emblématique de la campagne «Escape the Corset». Né au printemps dernier dans le sillon de #MeToo et après le retentissant scandale de la «molka» (de la pornographie via des caméras cachées dans les villes par des voyeurs filmant les passantes à leur insu), ce mouvement féministe populaire appelle à se rebeller contre les standards de beauté ultra-rigides d’une nation obsédée par l’apparence. Célébrités et anonymes multiplient ainsi les provocations symboliques, en détruisant leur maquillage ou en troquant leurs cheveux longs contre une coupe au bol bien loin du canon esthétique traditionnel.

Modèle imposé

Avec un chiffre d’affaires estimé à 13 milliards de dollars l’an passé, le marché de la K-Beauty est considéré comme l’un des meilleurs et plus prolifiques du monde. Dans les rues de Séoul, on voit pléthore de publicités pour diverses crèmes et masques. Mais aussi pour la chirurgie esthétique, très démocratisée, notamment par les chanteurs de K-pop. Ces jeunes gens lambda propulsés en superstars nationales voire internationales mettent en scène leurs transformations physiques dans les médias. Dans une société aussi compétitive que la Corée, ils incarnent un modèle total. D’autant que bon nombre de petites célébrités passées par la chirurgie décrochent du jour au lendemain des contrats publicitaires pour du maquillage ou du soju (l’alcool traditionnel).

«La chirurgie plastique est devenue l’élément catalyseur du succès», affirme Nawael Khelil, auteure d’une étude sur l’uniformisation des canons de beauté en Asie selon le modèle sud-coréen. Ahjeong, 25 ans, peine à citer quelqu’un de son entourage qui n’y ait pas eu recours. «Mes amis parlent d’opérations en permanence et m’informent des dernières tendances. Ce serait mentir de dire que je ne songe jamais à en faire. Surtout quand je vois quelqu’un devenir plus beau après avoir subi une intervention…», confie la jeune femme, partie vivre en Europe car fatiguée d’évoluer dans une société profondément patriarcale où succès (professionnel et social) rime avec beauté.

Pour être beau, il faut correspondre à un modèle, ou faire des efforts pour s’en rapprocher. «Les stars se ressemblent beaucoup, la typologie de physiques est assez restreinte comparé aux sociétés occidentales, précise Nawael Khelil. Toutes les marques arrivent à la même définition de la beauté. On ne peut pas consommer pour être soi-même, mais on consomme pour devenir un modèle imposé.» La quête d’émancipation s’annonce de longue haleine…

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