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Dans cette cour agrandie verticalement, en profondeur, un nouveau volume accueille trois logements d’hôtes. (MEYER ARCHITECTE)
© MiniMac

Architecture

La cour du miracle

A l’extrémité d’un long corridor, traversant un immeuble du vieux Genève, une maison de cuivre abrite de très chics chambres d’hôtes entre lierre et pigeons

Situé en contrebas de la rue Etienne-Dumont, à quelques pas de la très animée place du Bourg-de-Four, la marque de lunettes zurichoise branchée VIU vient d’ouvrir sa première arcade romande au numéro 14. Juste à côté, des voiles recouvrent celles d’un bar à vins en préparation et d’une galerie d’art. Sur les façades en molasse de ces deux immeubles jumelés datant de la fin du XIXe, toutes les fenêtres sont habillées des mêmes épais rideaux gris-vert. Une homogénéité qui tient du fait que les fondateurs de l’agence spécialisée dans la location à court terme, Nest, ont hérité des deux édifices. Lesquels ont été progressivement réaffectés en chambres d’hôtes et appartements cossus pour expatriés en quête d’une solution plus ou moins temporaire, tout en privilégiant des enseignes pointues côté rue.

Dernier maillon de ces travaux de rénovation initiés, autorisation oblige, il y a douze ans, un volume contemporain vient d’être ajouté dans la cour arrière, à laquelle on accède par un long corridor, dissimulé derrière une porte soleil originale en bois. Soleil, parce que la voûte qui la surplombe est ajourée pour permettre aération et éclairage naturels du couloir à travers ses rayons patinés. Un boyau long et étroit, mais suffisamment haut pour imaginer le passage des cavaliers se rendant chez le menuisier qui s’était construit là, dans ce vide formé par cinq hauts bâtiments, un entrepôt de fortune au XVIIe siècle. Désaffecté depuis des décennies, l’abri vétuste avait cependant résisté. 

Sublimer l’intouchable

«Une cour à l’abandon, une cour oubliée, un non-lieu. Il nous fallait alors inventer un programme pour lui redonner vie et la révéler, explique Philippe Meyer. Un projet a priori utopique dans cette Vieille-Ville considérée comme intouchable. Réaliser une habitation contemporaine dans un tel contexte relevait de l’exploit.» L’architecte genevois à la tête du bureau Meyer Architecte mandaté par les propriétaires ajoute que le cadre législatif tend aujourd’hui en effet plutôt vers le dénoyautage des cours, en vue de les vider des quelques constructions parasites afin d’en retrouver leur forme urbaine initiale.

Il n’empêche qu’un scénario s’est révélé ici possible: construire un nouveau volume de même gabarit avec une affectation sans nuisance, privilégiant l’habitat. Malgré cette ouverture légale, le processus a pris plus d’une dizaine d’années, en raison des oppositions et recours, y compris temporairement celui de la Ville, qui craignait que le site ne soit trop sombre pour être vivable. «Nous avons fait la démonstration du contraire: dans une situation historique presque figée, il demeurait possible de proposer une définition contemporaine de l’espace et de sa représentation», poursuit l’architecte.

En robe de cuivre

En creusant une cour anglaise, verticalement, profondément, la cour s’est ainsi agrandie, l’architecte a proposé d’y loger trois appartements d’hôtes (comprenant une cuisine), à savoir deux duplex avec chacun un accès à un jardin-terrasse et un penthouse qui coiffe l’ensemble. Le tout pouvant bénéficier en option de la livraison de repas, de service de chambre et de buanderie. Limité dans sa liberté formelle, l’architecte a concentré son travail sur la matérialité, privilégiant le cuivre qui devient le fil conducteur du projet. «Visible de toutes parts, la toiture en cuivre se décline sur l’ensemble de la construction, et, dans une abstraction géométrique, habille son unique façade», reprend Philippe Meyer.

Au niveau du penthouse, cela se traduit par une grande claire-voie en acier cuivré qui fait à la fois office de garde-corps et de pare-vue obligatoire pour éviter les vis-à-vis avec l’immeuble qui lui fait face. Ces lames, pliées sur leur diagonale, captent et reflètent la lumière et deviennent l’emblème du projet. Un ensemble sculptural qui voile la façade sur toute sa longueur, créant ainsi un jeu de transparence et d’intimité en fonction des angles de vue depuis l’intérieur de l’appartement. Cette protection d’une impressionnante légèreté permet de vivre les baies vitrées grandes ouvertes, tout en restant protégé du soleil et des regards.

Briques et nature

Les murs intérieurs sont recouverts de briques belges artisanales, choisies pour leur teinte gris-vert qui rappelle la molasse de la Vieille-Ville genevoise, constituant ainsi un lien supplémentaire entre l’histoire du lieu et sa nouvelle affectation contemporaine. Les sols en résine couleur taupe se prolongent en une texture inédite sur les murs: une déclinaison développée par une entreprise italienne en collaboration avec Piero Lissoni.

Tous les aménagements et finitions des trois logements sont de très belle facture: des cuisines sombres Boffi au mobilier Vitra, en passant par les épais rideaux en flanelle, les murs revêtus d’argile terre de Sienne par Matteo Brioni, les luminaires DCW édités avec Dominique Perrault, les poignées d’armoire et patères en laiton patiné bronze dessinées par l’architecte, pour faire écho à la matérialité de la façade. Les tons oscillent entre gris-vert, noir et cuivre patiné. Mais ce qui frappe aussi, c’est la beauté révélée du site qui entoure ce volume tantôt flamboyant, tantôt sombre ou minéral. En particulier la paroi entièrement recouverte de lierre de l’un des immeubles historiques qui surplombe la cour, créant un mur végétal sauvage, un tableau changeant, au fil des saisons, dont on devine la parfaite communion avec les teintes cuivrées de la maison, en automne.

 

À la brouette

La structure première en béton, la charpente en bois, les façades en aluminium et les garde-corps en acier qui composent le volume ont nécessité une logistique extraordinaire pendant toute la durée du chantier. Aucune installation de grue ou de silo-béton n’a pu être implantée sur le site, parce que trop exigu et uniquement relié à la ville par le corridor qui débouche sur la rue Etienne-Dumont.

«C’est par cet unique accès que tous les gravats et tous les matériaux ont été transportés, à l’exception de la charpente héliportée. Un mode de bâtir à l’ancienne, l’excavation a été réalisée en grande partie à la main et évacuée à la brouette, dans un sol sablonneux qui s’effondrait sans cesse sur lui-même. Sans la ténacité des artisans et des entreprises, un tel projet n’aurait pas été possible, conclut Philippe Meyer. Ainsi, en renouant le lien qui existait autrefois avec la rue, nous nous inscrivons dans une continuité: celle de la ville qui se bâtit sur elle-même, encore et sans cesse».

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