Depuis 1821 et l’invention par Nicolas Rieussec d’un garde-temps baptisé par ses soins «chronographe» parce qu’il affichait les temps courts en apposant sur un cadran en émail une goutte d’encre, le monde a basculé, avec frénésie, dans la course à la précision. Les horlogers passionnés ont alors fait ­appel à toutes sortes de développements techniques pour améliorer les rendements de ce garde-temps. Et comme l’innovation est la raison d’être du métier, il sera possible de constater avec quelques pièces présentées pendant les salons à quel point modernité et tradition peuvent se combiner pour offrir de nouveaux débouchés à des montres spécialisées dont on croit trop souvent le fonctionnement figé dans le temps.

Question de poussoirs

A force de les avoir sous les yeux, on finit souvent par croire que certaines inventions existent depuis les origines de l’horlogerie. Il n’en est rien. C’est ce que souligne, cette année, la maison Breitling avec son chronographe Transocean Chronograph 1915. Cette pièce à remontage manuel certifié chronomètre par le COSC et éditée en série limitée dispose d’un seul poussoir de chrono placé à 2 heures.

Il rappelle ainsi qu’avant 1915, cet organe permettant de lancer, d’arrêter et de remettre à zéro les mesures de temps se trouvait systématiquement dans la couronne de remontoir. En le plaçant à cet endroit, la marque au «B» ailé le rendait plus aisé à manipuler de l’index. Cette localisation préfigurait également la mise au point, à partir de 1923, d’un second poussoir placé, lui, dans la couronne de remontoir.

Ainsi équipé de deux poussoirs, celui-ci permettait aux fabricants de séparer les fonctions de mise en marche/arrêt (poussoir à 2 heures) et celle de remise à zéro ou d’intégrer une complication de rattrapante à leur chrono. On notera que ce n’est qu’à partir de 1934 et toujours à l’initiative de Breitling que le second ­poussoir de chrono sera placé à 4 heures. Cette disposition qu’emploie la majorité des marques, y compris les plus jeunes comme Louis Vuitton pour son chronographe Tambour éVolution GMT in Black ou Montblanc pour la collection ­TimeWalker est, de toutes, la plus efficace et la plus pratique. Toutefois, certaines marques, comme Panerai avec la Luminor Chronographe Flyback Ceramica, optent pour un positionnement sur le flanc gauche du boîtier. Ici, ce choix est imposé par des questions d’ordre technique, le fonctionnement demeurant identique.

Du bon usage de la rattrapante

Souvent, le fait qu’il y ait plus de deux poussoirs sur la carrure d’un chronographe laisse supposer la présence de la complication de rattrapante, mise au point dans sa forme actuelle vers 1880. Exceptionnelle de nos jours, mais assez courante durant la première moitié du XXe siècle, cette construction extrêmement complexe à fabriquer avait de multiples usages tant dans l’industrie que dans le sport. Grâce à la présence d’une seconde trotteuse dont la marche pouvait être interrompue à volonté en pressant un poussoir spécifique, on pouvait multiplier les possibilités de mesure d’un chronographe. Ainsi, dans la pratique, il est possible grâce à une rattrapante de mesurer un événement nécessitant de relever les temps intermédiaires d’une action en cours, mais également de relever les performances ou la durée de deux actions ayant le même début, mais pas nécessairement la même fin.

Cette année, et depuis dix ans, cette complication se fait rare chez les horlogers. C’est dommage, car de par son esthétique et le haut niveau de technicité demandé de la part des horlogers pour la réaliser, la rattrapante est très appréciée des puristes. C’est sans doute pour cette raison que Bulgari la présente dans son Tourbillon Chronographe Rattrapante cal. DR8300 paré d’un boîtier double ellipse en or rose. Et que la manufacture Vacheron Constantin a choisi de l’intégrer à son chronographe Harmony Ultra Thin Grande Complication, une nouvelle famille de montres lancée pour les 260 ans de la marque. On notera au dos de ce garde-temps la présence d’un calibre original. Fini avec soin et estampillé Poinçon de Genève, ce cœur exceptionnel laisse voir, par la glace saphir de fond et en l’absence de masse oscillante visible pour le remontage automatique, tous les organes destinés à la complication de rattrapante: une roue à colonne spécifique, la pince dédiée à l’immobilisation de la roue de trotteuse de rattrapante et les ressorts de rappel de cette dernière lui permettant de s’effacer sous l’aiguille de chrono principale quand elle n’est pas utilisée.

Lâcher l’embrayage

Durant des décennies, pour ne pas dire des siècles, les horlogers ont principalement utilisé pour les chronographes de leur fabrication le mode de construction mis au point en 1862 par l’horloger suisse Adolphe Nicole. Son invention majeure permettant la remise à zéro des aiguilles était associée à un mécanisme de transmission de la force du rouage principal à la roue de chronographe, que les constructeurs d’aujourd’hui appellent un embrayage latéral. Les puristes lui reprochent d’être à l’origine du petit saut de la pointe de l’aiguille de chrono qu’il est possible de remarquer au démarrage d’une mesure. C’est infime, mais le signe que le calibre est effectivement équipé d’un embrayage traditionnel.

Pour éviter cette corruption potentielle des chronométrages, quelques horlogers visionnaires ont mis au point, dès 1892, un mécanisme inspiré de celui des automobiles qui, agissant verticalement et par friction, remplace graduellement depuis la fin des années 60 la bascule se déplaçant tangentiellement. Retenu par les ingénieurs lors de la mise au point des nouveaux calibres de chronographe qui ont fleuri ces dernières années, cet embrayage se retrouve aujourd’hui dans un grand nombre de créations contemporaines. Il est ainsi présent au cœur du chronographe Rotonde de Cartier, du chronographe à Quantième Perpétuel Edition 75e anniversaire d’IWC. Même des instruments plébiscités pour leur finesse comme le Chronographe Altiplano présenté par Piaget en est doté. Le calibre automatique mis au point par Jaeger-LeCoultre et utilisé par Ralph Lauren en est également équipé tout comme en est doté le chrono Panerai Luminor 1950 3 Days Flyback Automatic. Précis, très résistant aux chocs comme aux vibrations et pratiquement inusable, il trouve parfaitement sa place au cœur des mouvements de qualité, car il prend finalement peu de place et se montre d’une efficacité à toute épreuve.

C’est automatique

Les premiers chronographes automatiques ont été présentés en 1969. Au nombre de quatre, les marques Zenith, Breitling, TAG Heuer et Seiko proposaient leur vision du remontage automatique pour un même type d’instrument. Deux maisons faisaient appel à des masses oscillantes traditionnelles tournant par le centre sur 360°. Les deux autres optaient pour une solution faisant appel à un micro-rotor.

Aujourd’hui, ces deux modes de remontage se partagent l’essentiel du marché, mais depuis peu, on note l’arrivée d’une troisième option faisant appel à une masse oscillante tournant, elle aussi, sur 360°, mais à la périphérie du calibre. Ce mode de construction que l’on retrouve au cœur du nouveau chronographe Royal Oak Offshore Tourbillon Chronographe Automatique et visible côté cadran, sous le chemin de fer de minuterie opportunément transparent, est également présent chez Vacheron Constantin. En effet, la manufacture qui célèbre son 260e anniversaire a fait le choix d’offrir aux dix collectionneurs qui auront la chance d’acquérir cette pièce la possibilité de profiter des finitions de ce calibre d’exception. Pour y parvenir tout en offrant une souplesse d’utilisation garantie par la présence d’un mécanisme permettant le remontage automatique du mouvement au gré des mouvements du bras, les horlogers et ingénieurs de la plus ancienne manufacture genevoise à n’avoir jamais cessé ses activités ont opté pour une construction originale faisant appel à une masse en or gravée main, gravitant à la périphérie du mouvement. Ainsi équipés, les mouvements peuvent avoir un mode de fonctionnement contemporain tout en restant visuellement traditionnels.

Avoir la bonne échelle

L’utilisation d’un chronographe est conditionnée en partie par les moyens qu’il offre de pouvoir mesurer des actions qui ne sont pas toutes directement liées au temps, mais dont le temps permet le calcul précis. Ainsi, s’il s’agit de compter la durée de cuisson des œufs, un simple chrono fera l’affaire, tout comme il suffira pour évaluer le temps mis par un athlète pour boucler un tour de piste. Maintenant, pour mesurer d’autres événements ou des actions ciblées, il est parfois nécessaire au porteur du chronographe de disposer d’une échelle permettant de convertir le temps en différentes informations utiles. Ainsi, l’échelle télémétrique graduée en kilomètres, présente cette année sur le cadran du chrono Carrera Automatique de 39 mm au dessin très rétro proposé par TAG Heuer, servira aux randonneurs pour mesurer à quelle distance est tombée la foudre. Mais les chronographes peuvent également porter une échelle tachymétrique destinée à mesurer la vitesse d’un véhicule sur une distance d’un kilomètre comme on en voit sur le dernier chrono Tissot PRS 516 ou le chrono Newport Yacht Club Automatique de Michel Herbelin. Il existe également une échelle dite pulsométrique qui sert aux médecins pour relever le pouls des patients avec précision en n’ayant à compter que leurs 30 premières pulsations.