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Hyun Mi Nielsen, défilé haute couture printemps-été 2018.
© Sylvie Roche

Mode

La couture, sport hautement politique

Pendant une semaine de défilés parisiens, la haute couture a démontré sa capacité à penser la société de demain. Avec poésie

Imaginez devoir passer une semaine à dormir sur le canapé d’un ami. Une semaine à manger du fast-food et à sortir en boîte de nuit. Amusant et excitant? Absolument. Fatigant aussi. Puis, comme par magie, vous voici invité-e à loger dans un château en pleine campagne. Le goût du silence et des légumes du jardin, le confort d’un vrai lit. Le calme après la tempête.

Passer de la fashion week homme à la semaine de la haute couture, c’est un peu pareil. A Paris, elles se sont enchaînées sans transition jusqu’à jeudi dernier. Après six jours à avaler - sous la pluie! - du streetwear et de la basket ultra-pointue dans des sous-sols désaffectés, place aux salles de bal et aux robes entièrement réalisées à la main, aux avalanches de plumes et de sequins que seule une poignée de privilégiées pourra un jour porter. Mais alors, demanderez-vous, pourquoi s’en soucier? La réponse tient en deux temps.

D’une part, cette partie de la mode permet de préserver des savoir-faire ancestraux, de faire travailler des artisans capables de vous émerveiller avec un simple fil et une aiguille. D’autre part, comme l’a expliqué la créatrice néerlandaise Iris van Herpen après son défilé, la haute couture représente pour un designer un laboratoire d’idées, l’un des rares espaces où la mode peut être autre chose qu’un simple produit. «Un espace où nous avons du temps pour proposer une vision différente du système, que ce soit en développant des matières et des techniques de production durables ou en collaborant avec d’autres disciplines. Avec un peu de chance, ces changements finiront par se répercuter sur le système global.» En ce sens, la couture est une activité hautement politique, une façon de révéler le monde sous un autre jour.

Macronisme et féminisme

Chez Chanel, le monde semble tout rose. L’effet Emmanuel Macron, à en croire les déclarations de Karl Lagerfeld à la presse spécialisée. A l’image du président français et de son parti La République en marche, le décor du défilé haute couture printemps-été 2018 ne partait pas dans les extrêmes: planté au milieu du Grand Palais, un joli jardin entouré d’une galerie en treillage sur lequel grimpaient roses, lierre et jasmin, avec en son centre une fontaine. Les mannequins gambadaient dans des tenues ultra-féminines, tailleurs en tweed, robes chiffon et tenues de soirée aux couleurs de dragées. Il y avait des cascades de broderies florales, de plis, de plumes, de volants aériens. Brigitte Macron adhérera-t-elle?

La haute couture est un des rares espaces où la mode peut être autre chose qu’un simple produit et où nous avons du temps pour proposer une autre vision du système

Iris van Herpen, créatrice

Depuis son arrivée chez Dior, Maria Grazia Chiuri cause féminisme. A coups de t-shirts à slogans (le désormais fameux «We should all be feminists»), de robes en tulle ou de complets en denim, l’Italienne entend signer une mode antipatriarcale visant à libérer l’âme et le corps des femmes. Pour sa opus haute couture, la conversation continue, avec cette fois une plongée dans l’univers des surréalistes. Les rêves ne façonnent-ils pas le réel? Ceux de la femme Dior s’expriment en longues robes noires et blanches, sortes d’apparitions fantasmagoriques déambulant sur un échiquier géant. Ici, un bas résille voile une sandale; là, des gants enserrent une cheville. Mention pour les tailleurs "Bar" en tissus masculins, qui devraient ravir les stars de cinéma en pleine déferlante #metoo.

Autre femme, autre rêve. Celui de la Britannique Clare Waight Keller s’écrit la nuit, lorsque l’obscurité intensifie les émotions et les sensations. Pour autant, ses premières créations couture chez Givenchy avaient une retenue, une certaine austérité. Des lignes graphiques et structurées (hommage aux premières créations d’Hubert de Givenchy), beaucoup de tailleurs, beaucoup de noir. Comme si ce monde était peuplé de créatures jalouses de leur féminité mais aussi de leur dignité. La liberté par la discrétion, en somme. Les flashs de couleur n’en étaient que plus spectaculaires. Une jupe à volants aux couleurs d’un perroquet. Certaines apparitions marquent plus que d’autres.

Recyclage haut de gamme  

Loin d’être un îlot coupé du monde, la haute couture est très sensible au vacarme ambiant. Elle l'écoute pour mieux le digérer, l’absorbe pour mieux le transformer. Exemple étincelant chez Ronald van der Kemp, membre invité au calendrier couture pour la seconde saison consécutive. Depuis ses débuts en 2015, sa maison RVDK propose des vêtements réalisés à partir de chutes de tissus haut de gamme. Un recyclage de luxe qui va à contre-courant du consumérisme ambiant et ré-enclenche le cycle de la vie: ces habits, ces meubles que certains ont un jour aimés ou rejetés, le créateur néerlandais leur offre une chance de briller. Car on en prend plein la vue chez van der Kemp, qui a réalisé cette nouvelle garde-robe avec l'aide d'artisans syriens, afghans et africains réfugiés aux Pays-Bas (geste politique, encore). On a vu des drama queens un peu rock et complètement azimutées, comme si Sue Ellen, l’héroïne de la série Dallas, avait avalé une armée de punkettes: longues robes de cocktail en chutes d'organza plissé, minirobe en liège (si, si), perfectos en cuir et visières aux couleurs américaines, pantalons en patchwork de denim, jupes de paysannes roumaines portées avec un maquillage outrancier. C'était délicieux parce que plein d'accidents, imparfait et joyeux. Bref, un défilé aussi puissant qu’une boîte d’antidépresseurs avec, en guise de final, un surprenant remix du tube de Johnny Hallyday «Que je t’aime».

Chez Hyun Mi Nielsen aussi, le monde se décompose et se recompose. Pour les six prochains moins, la créatrice coréenne - membre invité du calendrier de la haute couture pour la troisième fois - dévoile un univers composite où la poussière du passé vaut de l'or. «Au cours d’une vie, nous accumulons non seulement des voyages et des mouvements, mais aussi des pensées, des souvenirs, des bibelots. J’ai donc collecté des objets a priori banals et sans valeur pour montrer que la beauté se trouve partout, tout le temps, et qu'elle peut être recyclée», expliquait Hyun Mi Nielsen dans les coulisses de son défilé. Sur le podiums, on a vu un surprenant mélange de matières et d’éléments: des chapeaux en cuir percés de crochets, de sublimes capelines ornée d'immenses voiles en soie, des robes aériennes aux imprimés organiques portées avec des pieds nus à coquillages, des ensemble taillé dans du denim rapiécé, des épingles à nourrice pour unir des bords coupés francs. C'était sombre et somptueux, inquiétant et opulent. Et puis, chose rarissime dans la haute couture, des hommes portaient des robes de femmes, parce qu’après tout «on ne peut pas uniquement montrer des vêtements sur des mannequins de 16 ans», dixit Hyun Mi Nielsen.

Faire défiler la vie

Ce n'est pas Rabih Kayrouz qui dira le contraire. Au dernier jour de la fashion week, ce Jil Sander de l'Orient a créé l’événement en faisant défiler plusieurs femmes à la chevelure blanche, dont l’avocate genevoise Catherine Loewe et l’inénarrable journaliste française Sophie Fontanel. Bien sûr, il y avait l'élégance des tenues. Des lignes minimales à la coup impeccable, des robes orange aussi puissantes qu'un soleil d'été.

Mais c'était surtout l'attitude singulière des mannequins qui brûlait la rétine. Il émanait d'elle une évidente liberté, une envie de jouir de l'existence comme on jouit d'un beau tailleur. Inspirant, oui. Sauf que certains cyniques ont crié à la bien-pensance et au politiquement correct: «faire défiler des femmes plus âgées, facile». Sauf que les défilés de Rabih Kayrouz sont souvent des performances où il convoque danseuses, chanteurs et autres artistes. Parce que la haute couture n'a pas sa place dans une tour d'ivoire. Elle appartient au monde, dialogue avec lui en permanence. Elle transforme la société et la société la transforme à son tour. D'ailleurs, sur le site du Nouvel Obs, pour lequel elle écrit, la star d’Instagram Fontanel raconte à quel point son expérience de mannequin l'a marquée: «Plus jamais je ne regarderai un modèle de la même manière. Tous les gens de ce métier de la mode devraient défiler au moins une fois dans leur vie. Ça leur apprendrait cette chose si importante: la mode, c’est oser.»

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