«J’ose le dire avec toute la force de la conviction, la cravate est romantique dans son essence», affirmait Honoré de Balzac dans son Traité de la cravate, écrit en 1830. Depuis, les temps ont bien changé. Amoureux de ce morceau d’étoffe, l’illustre écrivain serait sans doute un peu perdu dans les travées de nos parlements. Les politiciens n’ont plus qu’une envie: dénouer la cravate.

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Même à la Chambre des communes, haut lieu du pouvoir britannique, les règles se sont assouplies. «Tant qu’un parlementaire arrive à la Chambre habillé de manière correcte, la question de savoir s’il porte une cravate ou non n’est pas très importante», a estimé John Bercow, président du parlement, le 29 juin. La fin d’une ère qui fait écho à une déclaration remarquée chez notre grand voisin.

Jean-Luc Mélenchon, député de La France insoumise, a refusé de porter la cravate à l’Assemblée nationale. Un geste symbolique justifié par une petite phrase au parfum de révolution. «Il y avait des sans-culottes, il y aura maintenant des sans-cravates», a-t-il indiqué, en référence aux révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle, qui étaient vêtus d’un pantalon, contrairement aux aristocrates, qui portaient la culotte – un pantalon court s’arrêtant sous le genou. Dans l’hémicycle, le port de la cravate est pourtant obligatoire. Les huissiers du Palais-Bourbon disposent même de «cravates de secours» qu’ils peuvent prêter aux députés.

Une invention croate

D’apparence anodine, cet accessoire vestimentaire cache de petites et grandes histoires. Vers 1630, la guerre de Trente Ans fait rage en Europe. Sur le champ de bataille, les hussards croates frappent par leur ardeur au combat. Mais un signe distinctif attire tout particulièrement l’attention de la cour du roi Louis XIII: un morceau de tissu noué autour de leur cou. Tous les gentilshommes veulent porter ce qui deviendra la cravate.

Ce bout de tissu ne fait pas que des heureux. Au début des années 1970, le président Mobutu, au Zaïre, a interdit le costume-cravate pour s’opposer à l’impérialisme occidental. Il est remplacé par l’«abacost» (contraction de «A bas le costume»), une veste de costume sans col. D’autres pays africains suivront, comme le Burkina Faso, qui imposera en 1986 le faso dan fani (un pagne traditionnel) dans les administrations.

En Occident, la cravate incarne l’élégance, et passionne les politiciens. Les élus de droite la portent fièrement, tandis que les socialistes revendiquent le droit de la faire tomber. Un marqueur fort aussi en Suisse. Au Conseil national, cet accessoire n’est pas obligatoire, mais les groupes parlementaires ont leurs propres consignes. «Mon groupe a une règle non écrite selon laquelle il faut porter une cravate. Mais la manière de la faire respecter est un peu bureaucratique», regrette le conseiller national Benoît Genecand. Sur ses affiches de campagne, le PLR genevois apparaissait sans cravate.

Andreas Gross, ancien conseiller national (PS/ZH), a été l’un des premiers à s’en passer. «C’est un uniforme qui relève d’une culture spécifique: celle qui donne à l’oligarchie le sentiment qu’elle aurait le droit de dominer le monde. Et puis j’ai aussi un problème personnel avec la cravate, qui m’empêche de me sentir libre et à l’aise. Elle me donne l’impression de me passer une corde autour du cou, comme si je devais me pendre», confie-t-il au Matin Dimanche.

«Fantaisies dans les propos», pas dans la tenue

Au Conseil des Etats, les hommes n’ont guère le choix. «Les parlementaires de sexe masculin sont tenus de porter costume et cravate ou nœud papillon. Les parlementaires de sexe féminin doivent porter une tenue appropriée, qui couvre les épaules», stipule le règlement. En 2016, l’ancien président du Conseil des Etats Raphaël Comte a rappelé à l’ordre la conseillère Liliane Maury Pasquier pour avoir porté une robe qui dévoilait ses épaules, ainsi que deux autres conseillers pour avoir tombé le veston.

C’est un uniforme qui relève d’une culture spécifique: celle qui donne à l’oligarchie le sentiment qu’elle aurait le droit de dominer le monde

Andreas Gross, ancien conseiller national (PS/ZH)

Le Neuchâtelois relativise cet épisode: «La question vestimentaire ne se pose pratiquement jamais, mais on incarne une fonction. Il est donc important d’éviter d’avoir un habillement qui puisse déranger une partie de la population. L’éventuelle fantaisie, on la met dans les propos tenus.»

«Le Conseil des Etats se distingue par une habitude un peu plus conservatrice sur la forme, souligne l’écologiste Adèle Thorens. Je suis élue en tant que femme, et je revendique le droit de ne pas me déguiser en homme.» Mais la conseillère nationale est également en faveur d’une tenue adaptée au parlement, un lieu chargé d’histoire. «J’incarne quelque chose qui me dépasse en tant qu’individu: le système démocratique suisse», appuie-t-elle.

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Accessoire boudé par les puissants

La cravate comme symbole du respect des électeurs? Pour Pierre-Yves Maillard, la diversité des tenues doit exister sur les bancs du parlement. «Je comprends qu’une tenue correcte soit attendue. Mais cela n’exclut pas un peu de diversité et de liberté. Il s’agit d’assemblées qui représentent le peuple et plein de gens considèrent être correctement vêtus, même sans cravate», estime le président du Conseil d’Etat vaudois. L’ancien conseiller national est favorable à un assouplissement des règles en la matière. De plus, ajoute-t-il, «je n’en fais pas un combat, mais je n’aime pas ça. Et avec mon daltonisme, cela rend l’arrangement des couleurs très périlleux.»

Selon Honoré de Balzac, la cravate est pourtant l’accessoire idéal pour affirmer sa personnalité. «Pour connaître un homme, il suffit de jeter un coup d’œil sur cette partie de lui-même qui unit la tête à la poitrine.» Son accoutrement en dit également long sur son appartenance sociale.

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La flèche tournée vers le ventre reste l’ultime référence des gens de pouvoir. Des «dominants» qui maîtrisent le code des convenances, selon une approche bourdieusienne. Mais ce bout de tissu les embarrasse. En 2012, le président américain Barack Obama s’était moqué de son homologue François Hollande lors d’un G8. «François, on avait dit que tu pouvais enlever la cravate!» avait-il lancé au chef de l’Etat français. En 2004, le World Economic Forum de Davos avait imposé aux invités de ne pas arborer de cravate. Une amende de 5 francs était même prévue. Cette consigne autoritaire avait marqué les esprits.

Aujourd’hui, les start-up prônent la décontraction vestimentaire. Le jean et les baskets sont la nouvelle norme. Le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, ose même porter un simple t-shirt gris. Ce changement radical pourrait-il atteindre les politiciens? «Peut-être que dans quelques décennies le Conseil des Etats évoluera, c’est aussi une question de société. Dans de nombreux secteurs économiques, on ne porte plus la cravate», constate Raphaël Comte. La résistance pourrait bien changer de camp, et devenir le fait des adeptes du fameux bout de tissu.