DIY

Crème solaire, dentifrice, lessive: joies et dangers des produits «faits maison»

Le «do-it-yourself» (DIY pour les intimes) enthousiasme de nombreux internautes, qui proposent moult recettes de produits cosmétiques et ménagers. Quid de leur efficacité… et de leurs dangers?

«Atelier do-it-yourself: faites vos propres produits ménagers!» «Entrez dans l’univers passionnant de la cosmétique homemade» «Apprenez à réaliser un déodorant solide 100% naturel!» Les intitulés enthousiastes de rencontres DIY se suivent et se ressemblent. S’ils fleurissent en Suisse romande, c’est pour mieux répondre à une nouvelle demande, liée à une «perte de confiance envers l’industrie des cosmétiques et des produits ménagers», estime André Zurn, dermatologue au centre de médecine esthétique Dermazur. La conséquence directe, selon lui, «de la crise des parabens et des polémiques concernant les perturbateurs endocriniens».

Certaines pratiques, comme l’utilisation du vinaigre blanc, du savon noir liquide et du bicarbonate de sodium pour nettoyer les cuisines, les salles de bains et les sols, font l’unanimité: les experts s’accordent à dire qu’elles représentent une alternative écologique, saine et efficace aux options industrielles. Mais d’autres produits «faits maison» peuvent présenter des dangers parfois méconnus. Petit tour d’horizon des risques à prendre en considération avant de se lancer…

Les pains de savon

Ces derniers trouvent une place de choix dans les ateliers DIY. Leur production comprend l’utilisation d’ingrédients simples tels que l’eau et une huile végétale, mais également la soude caustique (NaOH), composé très corrosif et nécessaire à la saponification.

Son processus de dissolution dans l’eau, l’une des premières étapes de la recette, nécessite des précautions, souligne Katharina Fromm, professeure en chimie à l’Université de Fribourg: «En se dissolvant, la soude produit beaucoup de chaleur. Ceci peut devenir dangereux quand on met par exemple de l’eau sur la soude (solide) au lieu de faire l’inverse. L’eau peut se réchauffer au point d’atteindre son point d’ébullition, ce qui peut créer des projections; or la soude caustique est corrosive sur la peau, les poumons et les yeux. Elle peut notamment rendre aveugle, d’autant plus qu’elle peut agir pendant plusieurs minutes avant qu’on ne ressente ses effets.»

Dès le moment où vous faites de la lessive chez vous, vous faites de la chimie; un élément naturel n’est pas pour autant inoffensif…

Anne-Sophie Chauvin, enseignante-chercheuse à l’EPFL

Des consignes qu’approuve Anne-Sophie Chauvin, enseignante-chercheuse et responsable des travaux pratiques de chimie à l’EPFL: «Dans nos laboratoires, nous utilisons toujours des gants, une blouse et des lunettes lorsque nous manipulons la soude caustique, ce que nous faisons sous une hotte de ventilation.» Elle mentionne également l’importance du respect des proportions de la recette et de la vérification, une fois le processus terminé, de la fin de la réaction: «Si une certaine quantité de la soude caustique n’a pas réagi pendant la réaction de saponification, alors il en restera dans le produit fini, ce qui le rendra extrêmement irritant. Il convient donc de tester le savon à l’aide de bandes de papier indicateur pH pour vérifier qu’il n’est pas trop basique. Par exemple, le pH d’un savon de Marseille authentique se situe autour de 9.» Ces précautions prises, le savon peut être préparé sans problème chez soi.

La lessive

De nombreux blogs proposent de dissoudre du bicarbonate de soude et du savon de Marseille dans de l’eau, ce qui pose problème au niveau de la densité du produit: «Cette lessive forme un bloc compact en raison de la glycérine initialement présente dans le savon, qui va encrasser la machine à laver», explique Anne-Sophie Chauvin.

Afin de contrecarrer cet effet, certaines recettes proposent d’y ajouter des cristaux de soude, un composé plus corrosif notamment utilisé pour déboucher les canalisations, ce que la professeure de l’EPFL désapprouve: «D’une part les cristaux de soude abîmeront le linge, l’useront plus vite et ne respecteront sans doute pas les couleurs; d’autre part la peau risque de se trouver régulièrement en contact avec des vêtements contenant un produit très irritant si la lessive n’est pas bien rincée.» La dichotomie, erronée mais très répandue, entre les ingrédients chimiques et naturels, motive selon elle de nombreux individus à se détourner des lessives du commerce: Or, «dès le moment où vous faites de la lessive chez vous, vous faites de la chimie; un élément naturel n’est pas pour autant inoffensif».

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Le dentifrice

Certains internautes s’orientent vers des recettes à base de bicarbonate de soude, d’argile, ou même de savon de Marseille, jugeant le fluor et le laurylsulfate de sodium toxiques. Adrian Lussi, professeur en dentisterie restaurative à l’Université de Berne, nuance: «La présence du fluor est dangereuse si l’on ingère dix tubes de dentifrice d’affilée, or le dentifrice n’est pas avalé et l’hygiène dentaire est suivie d’un rinçage à l’eau», rappelle-t-il.

Quant au laurylsulfate de sodium, une étude américaine de 2015 l’a réhabilité, soulignant les approximations qui avaient mené aux soupçons de toxicité. Les alternatives artisanales ne sont néanmoins selon lui «ni dangereuses ni corrosives, mais l’absence de fluor expose les dents aux caries, à moins que vous ne consommiez jamais de produits sucrés», souligne-t-il.

Le déodorant

La teneur en aluminium des déodorants du commerce a fait débat ces dernières années. Si la Fédération romande des consommateurs précise qu’à l’heure actuelle «il n’existe pas de consensus scientifique quant au rôle que jouent les sels d’aluminium dans le développement du cancer du sein», elle conseille tout de même de se détourner des déodorants contenant cet ingrédient afin de minimiser les risques. Les blogs de cosmétiques faits maison mentionnent une alternative à base de bicarbonate de sodium, de fécule de maïs et d’huile de coco. «Ce déodorant a l’air de fonctionner, mais le bicarbonate de soude est légèrement abrasif, il peut avoir un impact sur les peaux sensibles», explique le dermatologue André Zurn. Une partie des adeptes de cette recette a en effet souligné la présence d'irritations sous les aisselles.

Cela a mené certaines personnes à la substitution du déodorant par de l’huile essentielle de palmarosa, connue pour ses qualités antibactériennes et antifongiques. «Cette alternative est assez bien supportée en général, mais les huiles essentielles peuvent provoquer des allergies à certains de leurs composants. Le système immunitaire en garde ensuite une trace à vie, ce qui rend de nombreux produits du marché inutilisables pour les personnes qui en souffrent», précise André Zurn.

La crème hydratante

Jojoba, argan, rose musquée et bien d’autres végétaux s’invitent sous forme d’huile dans les salles de bains de celles et ceux qui cherchent à s’affranchir des marques de crèmes. «L’huile crée un film lipidique sur la peau, mais elle ne contient pas d’eau: elle n’a donc pas d’effet hydratant, contrairement aux crèmes», précise le dermatologue André Zurn. Les adeptes de cette option peuvent vaporiser une eau thermale avant d’appliquer l’huile, qui maintiendra l’humidité sur la peau. Attention, il est important de s’informer au sujet des propriétés de l’huile végétale en question: «L’huile d’argan, par exemple, peut être photosensibilisante; on augmente le risque d’attraper un coup de soleil si la peau enduite de cette huile y est exposée», prévient l’expert.

La crème solaire

Certains adeptes du fait maison proposent de remplacer la crème solaire par l’huile de karanja. «Dans l’état actuel des choses, nous ne connaissons pas l’efficacité de cette alternative, les études sur le sujet offrent des résultats contradictoires», explique le dermatologue. Il approuve plutôt une autre recette, mêlant de l’huile de coco et du beurre de karité avec de l’oxyde de zinc, dont le filtre solaire minéral permet de repousser les rayons UV. Cet ingrédient se trouve également dans les crèmes solaires du commerce et laisse une pellicule blanche sur la peau. Néanmoins, quelle que soit la crème solaire utilisée, elle doit être considérée comme un adjuvant aux mesures de protection dont l’efficacité est hautement supérieure: se mettre à l’ombre, porter un chapeau et des habits à filtre UV.

Le shampoing

Le bicarbonate de soude et la farine de pois chiches arrivent en bonne place sur les blogs DIY offrant des alternatives au shampoing. Mélangés avec de l’eau, ils se versent ou s’étalent sur la chevelure pour ensuite se rincer comme un shampoing traditionnel.

Les sceptiques se méfient de l’absence de mousse lors de leur utilisation, mais Philipp Spring, dermatologue FMH au Centre dermatologique et dermato-chirurgical des Croisettes, considère que ces options fonctionnent très bien. Il reste néanmoins réticent quant au mouvement no-poo consistant à renoncer entièrement à se mouiller les cheveux. Les adeptes de cette pratique préfèrent brosser leur crinière régulièrement afin d’étaler le sébum sur l’entier du cheveu, dans l’intention de lui offrir une couche protectrice: «C’est problématique, car ça favorise les surinfections mycotiques et bactériennes. De plus, le cheveu gras est peu esthétique. Il convient de trouver un juste milieu. Un lavage trop fréquent n’est pas bon non plus car il irritera le cuir chevelu et le desséchera.» Il est donc recommandé d’adopter une routine d’hygiène capillaire mesurée et informée.

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