Au dehors, la bise chahute le lac et transit les promeneurs. La pandémie a bouclé les cafés et salons de thé. Elle a donné rendez-vous à la Maison No Quatre, place de la Couronne à Lutry (VD). Se retrouver au chaud dans cette résidence d’hôtes autorisée à rester ouverte. Elle aime ce type d’adresse, très cosy. Beaucoup de confort mais sans ostentation.

Cristina d’Agostino a la passion du luxe, mais n’est ici pas dépaysée «car ce qui importe avant tout, c'est le bon goût». «Je dis non à ce qui brasse de l’air, ce qui est bling-bling et qui n’apporte aucun sens», dit-elle. Suggère cette définition: «Le luxe est un laboratoire à penser le futur avant les autres.» Elle évoque aussitôt l’horloger Franck Muller, rencontré en 1994, «un génie» auprès de qui elle a travaillé durant sept ans.

Le genre d’homme qui, rapportait le magazine Bilan, a reçu à l’époque une montre Rolex en pièces détachées pour avoir obtenu le meilleur diplôme de l’Ecole technique supérieure d’horlogerie, l’a remontée à sa façon, l’a vendue 10 000 francs à un collectionneur qui, quatre années plus tard, la mettait aux enchères à Monaco et en tirait 450 000 francs français. «L’horlogerie était alors encore classique, Franck Muller a cassé les codes, il était célèbre aux Etats-Unis et très connu au Japon. J’ai beaucoup appris à ses côtés», résume Cristina d’Agostino.

Je dis non à ce qui brasse de l'air, ce qui est bling-bling et qui n'apporte aucun sens. Le luxe est un laboratoire à penser le futur avant les autres

Cristina d’Agostino

Elle a fondé et ouvert en mai 2020 LuxuryTribune.com, un média dédié à l’industrie du luxe. Plateforme d’information qui est le partenaire officiel du nouveau Centre académique de recherches sur le luxe basé à Lausanne, qui regroupe HEC Lausanne, l’ECAL, les Universités de Saint-Gall, de Neuchâtel, de Berne et de la Suisse italienne, ainsi que l’Ecole hôtelière de Lausanne.

Les jeux démocratisent

«Nous avons vocation à tisser des liens entre les milieux économiques et académiques, à décrypter les univers de l’horlogerie, la joaillerie, la mode, l’automobile en apportant des analyses que l’on ne retrouve pas ailleurs», explique Cristina d’Agostino. Elle ajoute: «Il est gratifiant de réunir en conférence jusqu’à 450 étudiants et que certains écrivent sur mon média.» Comme Isotta Giorgini, qui est en master de gestion internationale du luxe. Sa contribution a tourné autour du gaming «qui permet de jouer avec les marques de mode, s’habiller virtuellement avec ces marques dans les jeux démocratise le rêve d’acheter du luxe».

Cristina d’Agotino est née de parents italiens qui se sont rencontrés en Suisse dans les années 1960. Fille unique, elle a été élevée chez sa cousine jusqu’à 10 ans. Mère employée de banque, père tailleur de haute couture. Voilà qui lui a donné le goût de l’esthétique. «Il créait de beaux habits, des manteaux faits main, mais c’était bien trop chic pour que j’ose les enfiler.»

Ses études sont sérieuses «comme pour tous les secondos, une nécessité de réussite». Elle rêve de faire Sciences Po parce qu’elle est europhile et se voit bien en poste à Bruxelles. Mais elle vit en Suisse et non pas en Italie, ce qui est rédhibitoire. Elle se dirige donc vers HEC pour étudier l’économie, la politique de l’entreprise, le droit, le marketing. Son premier employeur sera une maison d’édition genevoise. Elle a 23 ans. En profite pour publier avec un journaliste un premier ouvrage (sur l’horlogerie). Rencontre Franck Muller, démissionne pour mettre au monde son premier enfant, se fait embaucher chez un autre maître horloger, croise Stéphane Benoit-Godet, qui dirige alors Bilan.

L’importance du local

Là, elle commence comme pigiste et puis est nommée responsable des hors-séries Bilan Luxe. «J’ai interviewé des gens exceptionnels comme Cate Blanchett, David Rockefeller, Philippe Starck», raconte-t-elle. Elle se fait ainsi connaître par un autre regard, pas seulement journalistique, mais passionné. On lui dit qu’elle possède «une patte». L’idée germe de créer son propre outil: ce sera Luxury Tribune. «Pour amener du temps long», dit-elle joliment. Bannir le «clic et clic», publier des analyses. Elle a le soutien de la vice-doyenne d’HEC Lausanne, Felicitas Morhart.

«L’Italie et la France ont développé de très fortes compétences en luxe, la Suisse doit approcher ce même niveau.» Luxury Tribune est un site foisonnant, animé par des journalistes et des chercheurs. Fabio Bonavita, auteur de l’essai Qui a tué le luxe? (Ed. Slatkine, 2016) la rejoint en qualité de rédacteur en chef adjoint. On y parle de packaging durable, de la pandémie qui aura eu le mérite de réaffirmer l’importance du local. Matteo Lunelli, le puissant patron du luxe made in Italy rappelle que le covid a frappé durement le monde du luxe et qu’il faut repenser une philosophie plus verte.

On y parle de shojin ryori, la cuisine des temples bouddhistes inspirant les grands chefs, du Louvre qui organise des enchères prestigieuses pour financer la poursuite de ses projets solidaires et éducatifs. De la vente à New York de la dernière montre Monaco qui a appartenu au légendaire Steve McQueen. On y parle aussi de Donald Duck et de Pikachu, qui sont les nouveaux doudous des marques de luxe pour séduire la génération Z. Et l’on se veut rassurant: le premier semestre 2020 fut catastrophique, mais les vaccins et la locomotive chinoise devraient booster le secteur du luxe en 2021.


Profil

1969 Naissance à Lausanne.

1993 Premier emploi dans une maison d’édition.

2001 Naissance de sa première fille, puis de la seconde, deux ans plus tard.

2012 Arrivée à «Bilan».

2020 Fonde le site Luxury Tribune.


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