C'est plus qu'un indice de succès. C'est une preuve. Il y a désormais plein de sites et de blogs consacrés aux Crocs. Ce sabot du troisième millénaire trouve sur Internet autant d'adeptes (crocsfans.com) que de détracteurs (ihatecrocs.com). Les premiers aiment son confort incroyable. Les seconds haïssent son esthétique qu'ils situent quelque part entre l'immonde de la bouse plastifiée et le grotesque du soulier de clown sous acide. Ce n'est pourtant pas la première fois qu'une paire de chaussures hissée au panthéon des horreurs devient un phénomène de mode. Rappelons le cas de la Birkenstock, abondamment portée ces derniers étés. Plus récentes, les Uggs, bottes molles en daim fourrées, ont cartonné jusque sous les minijupes à fleurs en pleine chaleur. On peut faire pire. Le «Socks and Crocs», comme on le lit sur certains blogs, pourrait être le prochain fashion faux-pas, soit la chaussette glissée non plus dans des sandales, mais dans une paire de Crocs.

Comme tous les objets qui tombent des nues de la mode, ce sabot multicolore en résine parsemé de petits trous sur le dessus a une histoire qui ressemble à un conte inventé par les publicitaires. La voici.

Un jour, trois copains du Colorado se retrouvent pour passer leurs vacances sur les bords d'un lac canadien. Ils achètent dans une boutique touristique des sabots élastiques pour leur séjour nature et pêche. Frappés par le confort de cette chaussure apparemment sans prétention, ils décident de la commercialiser, rachètent l'usine, le brevet et deviennent rapidement PDG de la société Crocs Inc. De façon assez inattendue, le sabot est adopté par quelques stars (Jack Nicholson, Teri Hatcher, Al Pacino, il en faut dans ce genre de success story). A New York, on le voit au pied de certaines working girls qui les enfilent à la place de leurs baskets. Il n'en faut pas moins pour provoquer un raz-de-marée aux Etats-Unis. Selon The Wall Street Journal, le groupe aurait vendu plus de 20 millions de paires en 2006, réalisé un chiffre d'affaires de 338 millions de dollars. Et le sabot, coté en bourse, pèserait 2 milliards de dollars au Nasdaq.

Pour cet été, on attend une déferlante sur l'Europe, déjà entrevue en France où des similis sont vendus à moitié prix. Vienne a ouvert, en décembre dernier, le premier store de Crocs en Europe. On en prédit d'autres pour bientôt.

En Suisse, le sabot fluo entame sa danse depuis quelques mois seulement, d'abord timidement dans les magasins de sport pour son côté «outdoor», puis plus franchement ces dernières semaines, puisqu'on l'aperçoit dans les vitrines de grands chausseurs et aux pieds des citadins. «C'est une chaussure au profil idéal, assure l'importateur suisse Daniele Vernai. La matière est souple et douce, le poids est insignifiant. Elle est super confortable et thermoformable. En plus, les Crocs sont un excellent amortisseur. Elles absorbent les tensions des chevilles, des genoux, du dos. Chacun y voit sa propre utilité: loisir, jardinage, sortie de douche, travail.»

La mort du soccoli?

Le travail, justement. Car si la Crocs envahit la ville, elle trouve surtout ses émules dans les couloirs des hôpitaux, les pharmacies, bref, partout où jusqu'alors régnait le blanc soccoli version hospitalière. Son look séduit autant que ses atouts: la Crocs serait antibactérienne, antiodeur, lavable en machine et même stérilisable. Fabienne Hadorn, infirmière à l'Hôpital de Genève, confirme: «Tout le monde à l'hôpital porte des Crocs depuis ce printemps. Pas seulement dans les couloirs et les chambres, mais aussi et surtout au bloc opératoire, où le sabot est obligatoire. Jusqu'alors, il était vert chirurgien et peu confortable. Maintenant il est de toutes les couleurs!» Les hôpitaux comme le CHUV s'arrangent pour passer des commandes groupées ou choisissent directement leurs modèles sur Internet. La direction d'un EMS à Lausanne est même allée jusqu'à offrir à son personnel une paire de cette chaussure pour ses vertus orthopédiques. Gérard Viatte, infirmier-chef à l'EMS de Béthanie: «Nous proposons à chaque collaborateur une formation sur les déplacements sécuritaires. Cette chaussure nous paraissait adaptée pour le confort, l'hygiène et la sécurité. Nous avons décidé d'offrir la première paire de Crocs à chaque collaborateur qui le souhaitait. Et une majorité les ont demandées.»

Sur la place des Grottes, derrière la gare de Genève, l'autre après-midi. Marie-Laure et Alain prennent le soleil. Lui avec une paire bleu foncé, elle avec une paire canari, rapportées par un ami des Etats-Unis qui les a payées moins cher qu'en Suisse. Tout près, Nathan, 4 ans, croche la sangle vert fluo de ce qu'il appelle ses «pieds de grenouille». Sandrine, prise en flagrant délit de Crocs-attitude à la boulangerie, avoue ne jamais sortir avec, d'habitude, et se servir de ces «choses immondes» comme de pantoufles. Croisée aux Bains des Pâquis, Sophie traîne avec bonheur ses pieds dans des Crocs bleu vert ramenées du Canada et déjà usées par quelques étés. Pionnière, va.

L'avenir des Crocs? Des bottes, des tongs, des sandales, des ballerines développées dans les mêmes matières et couleurs. Quand au sabot basique, on peut dorénavant lui boucher les trous avec les «Jibbitz», sorte de pins fantaisie (voir photo). Ou lui faire pousser des oreilles de Mickey: Disney et la firme lancent une édition limitée, qui arrive en Suisse et qui permet aux enfants de customiser leurs paires avec les effigies des dessins animés. Un sabot pour Cendrillon, c'est le monde à l'envers.

www.crocs.com http://www.crocsfans.com http://www.ihatecrocs.com Prix: 69 fr. env. Chez Passe Montagne à Genève, Lausanne et Monthey; Yosémite à Lausanne; Maniak à Genève; dans quelques grandes surfaces, etc.