Aux confins de l’immense stade de la Ciudad Deportiva et de Guanabacoa, quartier industrieux où se trament bien des coups tordus de La Havane, il existe une petite concession automobile «Sasa Peugeot». Les berlines y sont rutilantes. «Des monstres merveilleux, à la technologie super sophistiquée, équipés de capteurs terriblement modernes», assure Orlando*, ancien policier d’élite tombé en disgrâce pour une méchante affaire de mœurs. «Ah les femmes! Elles, elles aiment les voitures», ajoute-t-il, le sourire carnassier.

Peut-être est-ce aussi le cas de Raul Castro. Le général-président réunit ses ministres le 19 décembre dernier. Tel un improbable Père Noël, il autorise ses compatriotes à acheter des voitures neuves au lendemain du Nouvel An. Dès lors, les Havanais rêvent d’une nouvelle révolution après un demi-siècle d’embargo. Le peuple renaît à l’idée de belles mécaniques neuves. A l’aube de la nouvelle année, les badauds se précipitent dans les concessions automobiles, gonflés d’espoir… pour très vite déchanter.

Avec une précision toute policière, Orlando se souvient du prix affiché chez Sasa pour une Peugeot 4008 de l’année 2013: 23 9250 CUC (25 7000 francs). Soit, à l’époque, plus de cinq fois le prix catalogue pratiqué en Europe! Dans ce menu salé, le chef Raul Castro propose une Peugeot 508 de 2013 pour 262 185 CUC (28 2000 francs) et en entrée de gamme une 206, pour la bagatelle de 91 113 CUC (98  000 francs)! Bon camarade, le frère de Fidel a fait la part belle aux occasions. Une Volkswagen Jetta de 2010 ­culmine à 51 000 CUC (55 000 francs).

La faute aux taxes d’importation et au gouvernement communiste, dont le conglomérat CIMEX contrôle l’importation, la distribution et les prix des marques étrangères. Résultat, six mois plus tard, selon la corporation CIMEX, les 11 concessions automobiles étrangères de l’île parmi lesquelles Peugeot ou Fiat n’auraient vendu que 50 autos et quatre motos pour une valeur totale de 1,28 million de CUC (1,374 million de francs)!

Certes, les chiffres à Cuba sont toujours à prendre avec des pincettes, mais la révolution automobile n’a pas eu lieu. Pire, elle n’aura pas lieu avant longtemps. «Je préfère garder ma Moskovitch qui, avec un million de km, roule toujours. Avec ces voitures neuves, il n’y a aucune garantie», ­confie Orlando. Le nouveau socialisme de marché de Raul Castro peine sur une terrible équation. «Comment acheter une voiture neuve avec un salaire de 20 dollars par mois?» questionne l’ancien policier.

Mille ans pour acheter une Peugeot 4008

Les Cubains le répètent inlassablement: «Hay que inventar (Il faut se débrouiller, ndlr).» Voici Pedro au volant de sa Lada 1600, le modèle réglementaire de la police. Pedro est médecin urgentiste. «Mon salaire mensuel a été de 575 pesos cubanos (23 dollars) pendant vingt ans jusqu’à l’augmentation générale dans le secteur de la santé, décrétée par Raul cette année. Mes revenus ont bien doublé, mais ils restent misérables. Je suis donc allé en mission au Venezuela pendant trois ans pour gagner un peu d’argent», conte l’immense mulâtre rondouillard en torturant le démarreur.

Les passagers poussent la Lada qui suffoque, hoquette puis démarre. Vite, il faut partir avant qu’elle ne change d’avis. La salsa envahit l’habitacle. La Lada danse. «Je ne veux pas ton argent, je veux aller à Varadero», dit le chanteur du moment. Les effluves de pétrole noient les poumons. «Grâce à une prime de 10 000 dollars versée à la fin de ma mission et des produits que j’ai ramenés du Venezuela, puis revendus ici, j’ai pu acheter ma Lada.»

Cette guimbarde aux sièges défoncés, mille fois repeinte après trente années d’aventures, a coûté 15 000 dollars à Pedro. Il n’en connaît pas le kilométrage. D’un revers de sa main de géant, le médecin balaie l’idée d’acquérir une voiture neuve. Comment le pourrait-il? Après avoir épargné l’intégralité de son salaire pendant mille ans, un ingénieur cubain pourrait acheter une Peugeot 4008.

Il était une fois la Révolution… d’occasion

Retour vers le Vedado, le quartier des artistes. Dans sa Plymouth Belvédère 1957 aux sièges de skaï immaculés, Yoel, la cinquantaine soignée, s’assombrit: «Acheter une voiture neuve? Comment peut-on acheter un modèle de plusieurs dizaines de milliers de dollars avec nos revenus de misère?» Yoel n’en démord pas: «C’est une escroquerie. J’ai hérité cette voiture de mes parents. Je fais le taxi et c’est un métier de survie.»

Avec un peu de chirurgie esthétique, les vieilles américaines (Almendrones) sont immortelles. Pour 10 pesos cubanos (0,40 franc, à l’instar de celle de Yoel, elles avalent les rues de la capitale. Quatre passagers à l’arrière, trois à l’avant. Et parfois plus!

A l’échelle du communisme déclinant, Raul Castro est pourtant un révolutionnaire. La dernière automobile américaine est entrée sur l’île peu avant l’embargo de 1962. Elle repose aujourd’hui dans un petit musée automobile perdu près de Santiago, dans la bien nommée «Vallée de la préhistoire». Par une loi du 31 décembre 1962, Fidel Castro a paralysé de facto l’achat de voitures étrangères pour un demi-siècle, exception faite des Volga, Moskovitch et Lada de l’ex-URSS. Mais dans un pays où la débrouillardise est érigée en religion, les Cubains ont toujours contourné les interdits et acheté des voitures en fraude à des résidents étrangers.

Coup de théâtre! En septembre 2011, le gouvernement autorise les habitants de la plus grande île des Caraïbes à acquérir des voitures d’occasion d’autres particuliers.

Lada la meilleure

Près d’un quart de siècle après la chute de l’URSS et à l’aube du nouveau capitalisme rouge prôné par Raul Castro, les Moskovitch et les Lada, mais aussi quelques rares modèles européens et coréens, constituent l’essentiel de la flotte automobile. Tout comme la poignée de limousines soviétiques ZIL, dont Fidel a fait don à l’entreprise publique Cubataxi et dont les chauffeurs emmènent les touristes pour moins de 10 dollars. Roulez Castro à La Havane!

Les Almendrones, elles, sont davantage destinées au transport collectif. Yoel se plaint, mais il est riche aux yeux de ses compatriotes. A Cuba, l’automobile est une rente. Le soir à la sortie des discothèques, des nuées de Lada attendent les fêtards imbibés de rhum. Les prix des courses s’envolent. La voiture est un revenu, mais aussi pour de nombreux automobilistes l’occasion d’avoir une rapide aventure avec une auto-stoppeuse, jeune ou mère de famille, lasse d’attendre la Guagua (le bus) toujours bondée.

Le moteur à Cuba est l’objet de toutes les attentions. «Moteur socialiste, quand il se mouille, il ne fonctionne plus», grogne l’un des personnages du film Club Havana face au moteur rebelle de sa Lada un jour de pluie. La Lada est pourtant la meilleure aux yeux des ­Cubains, elle redémarre toujours. Elle est facile à réparer et les pièces sont faciles à trouver.

Nissan, moteur de rêve

La Plymouth de Yoel avale la calle 23, la mythique rampa, snobe l’hôtel Habana Libre où Fidel Castro installa son gouvernement provisoire en 1959. Encore quelques rues et voici l’agence Sasa Peugeot du Vedado. La boutique relève autant de la caverne d’Ali Baba que du bric-à-brac. Un vieux noir s’approche prudemment: «Tu cherches une pièce en particulier? J’ai tout ce qu’il te faut: radiateurs, freins, batteries…» L’homme ne travaille pas dans la boutique mais il vend n’importe quel carburateur ou essuie-glace.

La démarche est très fréquente à Cuba où des revendeurs proposent avec la complicité des employés et des chefs la totalité d’un magasin. Au menu de l’agence, des portières pour 200 CUC (215 francs), des casques de moto, des pièces de vélo électrique et des pneus neufs et usagés. Au centre de la petite pièce, trois moteurs aguichent le chaland: celui d’une Hyundai Accent et d’une Kia pour 2500 CUC (2700 francs) chacun. A côté, un moteur de Renault pour le même prix. «De quelle année, camarade?» s’enquiert un client. Le vendeur hésite, consulte le chef, qui tranche: «Au moins dix ans.»

Rares sont les voitures avec des moteurs d’origine. Les chauffeurs troquent dès qu’ils le peuvent le moteur à essence pour un diesel. Après les diesels soviétiques, place à Nissan, la dernière mode. «Un moteur diesel Nissan coûte environ 2500 dollars, auxquels il faut ajouter 1500 dollars pour la pose», conte Raulito, garagiste du quartier de Centro Habana. Le jeune homme a démonté le moteur d’une Lada. «Le gasoil coûte une misère dans la rue. Entre 4 et 9 centimes contre 1 dollar à la pompe. Les travailleurs cubains volent l’essence de leurs entreprises et le revendent», glisse Raulito, en clignant de l’œil. Hay que inventar.

Un rendez-vous avec l’automobile du XXIe siècle totalement raté? Pas tout à fait. La direction de CIMEX assure que 75% des revenus des ventes des automobiles neuves seront reversés à un fonds pour améliorer le transport en commun. De quoi acheter quelques bus chaque année. Viva la revolución, à petits pas…

* Les noms des Cubains ont été changés pour leur sécurité