pas de deux

La danse en couple entame un nouveau tour de piste

Ringarde, la déambulation en solitaire dans les boîtes de nuit: des chorégraphies de mariage relayées sur YouTube aux compétitions télévisées, en passant par les discothèques, la danse à deux redevient populaire

Il y a ceux qui rêvent de réussir le grand final de «Dirty Dancing» pour leur bal de noces. Ceux qui cherchent la sensualité lente et suggestive de la kizomba, nouvelle danse africaine en vogue. Ou qui transposent quelques pas de west coast swing et de disco-fox sur tous les tubes techno et R’N’B’ en discothèque, jusqu’à ce qu’une foule de danseurs solitaires compresse leur fougue.

Longtemps réservées aux soirées de mariage où chacun y allait de ses faux pas de valse ou de salsa un peu éméché, les danses en couple font à nouveau rêver. Même les plus ringardes. Avec une robe en strass pour Madame et des richelieus vernis au pied pour Monsieur. Car ces silhouettes qui virevoltent incarnent un idéal de séduction, d’harmonie et de beauté.

Le lindy hop, danse rétro et nature

Comme ce mercredi soir, sur les hauts de Lausanne, où «Hit the Road Jack» et «Just a Gigolo» emmènent des couples dans les huit temps du lindy hop, l’une des danses les plus prisées du moment. Parmi eux, Marion et Pierre-Alban se marient dans six semaines. «On a choisi cette chorégraphie pour son esprit rétro qui colle assez bien à notre côté nature, pas bling-bling», explique le futur époux.

A propos de mariage: Le retour du mariage en grand

A côté d’eux, Julie et Hadrien, la vingtaine également, dansent depuis plus d’un an. «Une soirée qu’on passe à deux, loin de la télévision. J’apprends à me laisser guider sans réfléchir, ce qui change de la vie de tous les jours. Ça vide la tête de ne pas devoir décider», s’emballe Julie. Certains couples le sont uniquement sur la piste, comme les quadragénaires Dario et Sandrine. Lui, amateur confirmé, peut suivre jusqu’à neuf cours par semaine. Elle vient de reprendre le rock après une pause de vingt ans, notamment pour aller s’éclater au MAD de Lausanne avec son frère.

Lassés de danser seuls

«Les jeunes s’intéressent de plus en plus aux danses de salon, comme la salsa, la bachata ou le tango argentin. lls sont lassés de danser seuls en discothèque», confirme Gérard Kuster, fondateur de l’école K Danse, qui compte près de 1300 élèves dans les différentes écoles disséminées en Suisse romande.

Selon lui, c’est ce qui explique le succès de trois nouvelles danses: le disco-fox, qui permet de danser à deux sur les rythmes rapides de discothèque, – même la techno –, le west coast swing, pour tous les tubes lents qu’on entend à la radio, autant du disco que du R’N’B’, et le lindy hop, qui prend ses racines dans le mouvement swing des années 30. «A la base, c’est une sorte de rock prisée des seniors. Mais sur YouTube et dans nos cours, on ne voit presque que des jeunes», poursuit Gérard Kuster, qui dispense lui-même plusieurs cours hebdomadaires.

La télé popularise les danses

Les émissions télévisées type «Danse avec les stars», calquées sur les modèles anglo-saxons «Dancing with the Stars» et «Strictly Come Dancing», dont la longévité témoigne de la fascination généralisée pour la danse, contribuent à remettre ces chorégraphies au goût du jour.

Même la RTS entre en piste avec «Alors, on danse?», qui sera diffusée les samedis soir en septembre. «On cherchait à se démarquer des modèles axés sur des professionnels et des célébrités, en mettant en compétition des danseurs amateurs devant un jury composé notamment de Stéphane Lambiel. Sur les 170 dossiers que nous reçus lors de notre appel au casting, nous avons retenu une dizaine d’entités de danseurs, dont cinq couples. Le but est de présenter à chaque épisode une danse maîtrisée puis une autre dans un registre dont les concurrents sont moins familiers», explique le réalisateur Julian Nicole-Kay.

L'effet «La La Land» dans les écoles romandes

Du côté des écoles romandes, les émissions, mais aussi les films sur la danse, comme «Shall We Dance?» ou «La La Land», ont un impact sur la fréquentation des cours. «Ils donnent le message qu’il est possible de danser avec de l’entraînement. «Dirty Dancing» est à nouveau hyper-populaire. On a repris la même chorégraphie finale dans un cours de mambo qui a toujours beaucoup de succès», relève Gérard Kuster, qui organise notamment des stages intensifs pour les futurs mariés.

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Selon Christophe Apprill, sociologue, danseur et professeur de tango basé à Marseille, la danse en couple connaîtrait donc une période de renouveau, portée par une nouvelle génération qui redécouvre des danses sociales traditionnelles et les réinvente dans des formes nouvelles de médiatisation et d’organisation. Selon lui, cela peut s’expliquer de plusieurs manières. Dans notre société fondée sur la rationalité, où l’on apprend à organiser et à comprendre le monde à travers le langage, ces scènes ont une valeur objective qui montre qu’on peut être en présence des autres sans se parler. De plus, elles redonnent une place au toucher, puisqu’elles permettent de s’enlacer grâce à différents types de postures codifiés, même avec un inconnu. Mais surtout, elles laissent une place à la spontanéité.

Une réaction au productivisme ambiant

«Avec la danse, on échappe au mode projet. Ce terme productiviste et rationnel tiré du néolibéralisme qui lamine nos existences, notre subjectivité et notre créativité, qui quadrille nos pulsions. Dans la danse, tout est ouvert et imprévisible», détaille l’auteur de «Les Audaces du tango – Petites variations sur la danse et la sensualité» (Paris, Edtions Transboréal). Ses recherches suggèrent que beaucoup de couples d’aujourd’hui ont du mal à faire des choses à deux. Un fait lié à l’hyper-individualisme contemporain, à l’hyper-responsabilité qui est assumée par chacun dans les sphères professionnelle et individuelle. «Se mettre en mouvement ensemble est un horizon qui fait rêver.

Quand ça marche, il y a comme un décollement du réel, un état de grâce, de flottaison, l’accès à une autre dimension. Cela procure un sentiment puissant d’exister, à la fois intellectuel, sensible et kinesthésique. Le fait de toucher l’autre, de danser avec l’autre, de rentrer dans des pas, dans une musique, dans une forme d’harmonie ou de disharmonie… tout cela nous plonge véritablement dans une intensité palpable à la fois cérébrale et charnelle», poursuit le sociologue, qui prépare un ouvrage sur le bal contemporain.

Dans ce sens, la danse en couple telle qu’on la voit et pratique aujourd’hui s’inscrit peut-être dans la quête plus large du bien-être, au même titre que le yoga ou la méditation. Car même si ces danses n’ont pas une dimension thérapeutique avouée, elles participent de cette recherche du bonheur, en poussant au lâcher-prise, à la pleine conscience, au dépassement de ses peurs, à l’épanouissement et à la créativité.

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