On l’a comparé à un roi de l’info, Darius. On a lu, dans la presse française, qu’il était le «Federer du JT». On l’a surnommé le «PPDA suisse» – quelle idée, PPDA suçait chacun de ses mots comme un chameau lubrique mâchant une petite culotte, ce qui n’a rien à voir avec la diction de Darius. Et bien sûr, quand il a annoncé son départ de la RTS, toute la presse a qualifié Darius de «présentateur préféré des Romands». Certes, certes. Mais pourquoi personne n’a-t-il parlé de ce qui crève les yeux? Tout le monde est-il aveugle ou chassieux (comme on l’écrivait dans les tragédies)? Alors voilà, je vous le donne en mille: Darius n’est ni Federer, ni PPDA. Darius, c’est Lady Di.

Deux canetons chiffonnés. Souvenez-vous. A ses débuts devant les projecteurs, la princesse Diana était gauche, empruntée, ses beaux yeux ne savaient que jeter des éclairs de biche, ses joues que rosir, et ses mains que cacher leurs palpitations. Et Darius? Super pro dès le premier jour. Mais une coiffure qui s’arrêtait au milieu de l’oreille (hi, hi), des costumes taillés souvent trop grand et qui avaient tendance à l’engloutir. Une voix bien posée, des textes parfaits, mais un corps invisible et des yeux qui ne donnaient pas l’impression de vous voir, de nous voir. Résumons. Diana et Darius: deux ébauches.

Embellissement

Et puis, quelque chose s’est passé. Pour Lady Di, c’est simple: la séparation, la liberté, des yeux qui l’ont caressée, des mains aussi, et une beauté qui s’est rengorgée. Pour Darius aussi, la métamorphose a opéré. Un régime ou deux, un meilleur tailleur, un coiffeur qui a choisi (l’oreille dégagée sinon rien) et peut-être d’autres choses qui ne nous regardent pas. Un corps qui a trouvé son assiette, deux yeux qui se sont allumés. Il faut avoir vu Darius sur la scène de la Comédie de Genève, l’an dernier, quand il était l’invité du spectacle donné par les journalistes du Temps pour comprendre ce que j’essaie de dire. Darius occupant l’espace avec gourmandise, Darius prenant son temps, dépliant et repliant ses jambes avec un plaisir manifeste, le geste noble, la paume malicieuse. Darius plus du tout le nerd fort en thème de ses débuts. Je peux le dire puisque le ridicule ne tue pas un chroniqueur people: Darius est devenu beau. Au fil des TJ, lui et nous avons certes vieilli ensemble. Mais lui, il en a profité pour embellir. En douce, sans nous prévenir. Et, chic du chic, sans devenir ni une menace ni un rival.

Pour la plupart, nous nous ratatinons, l’âge bouche le paysage de nos rêves et celui de nos artères. Les années voûtent nos clavicules, rétrécissent nos nuques, gèlent nos omoplates, assèchent la naissance de nos reins. Le temps éteint la flamme de notre charisme physique. Il appartient à un petit nombre de voir leur corps faire, un temps, le chemin inverse. Lady Di. Darius. Et d’autres. Obama. Patrice Chéreau. Beckett. Federer (même lui). Dans le panthéon de nos figures identificatoires, ces gens-là incarnent ceux qui mettent du temps à aligner leur esprit et leur présence physique, leur intelligence et leur narcissisme, leur talent et le sentiment de leur légitimité corporelle. Quand ils y arrivent, quelle aura. Il n’y a pas élégance plus indiscutable que de mûrir quand d’autres flétrissent.

Darius, Lady Di. Le plus étonnant, ce n’est pas tant la victoire sur l’âge que ces jumeaux-là représentent. Ni le travail sur soi que cela demande, non. Le plus étonnant, c’est que dans une société dite du spectacle (tu parles d’un concept à la con!), personne ne dit le pouvoir ni le ravissement de cette beauté-là.

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