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La déco va au bistro

Culte de l’image oblige, les hôtels, bars et restaurants deviennent des décors totalement immersifs que s’amuse à imaginer une nouvelle génération d’architectes et décorateurs

Manger un œuf parfait dans une brasserie intemporelle est une valeur sûre. Ces vestiges des années de cendriers remplis sur les tables bistrot se remplissent toujours midi et soir, à Paris, à Genève ou à Lausanne. Mais en parallèle, une nouvelle génération de bars et de restaurants hyper-décorés propose une nouvelle expérience, dans laquelle l’image du lieu est aussi importante que le contenu de l’assiette.

«Le Sketch a été le premier du genre après qu’India Mahdavi et l’artiste David Shrigley ont rénové ce salon de thé londonien en 2014, analyse Youri Kravtchenko, architecte et architecte d’intérieur basé à Genève. Ses photos sont celles qui ont été les plus partagées dans l’histoire d’Instagram.» La papesse de l’architecture d’intérieur d’origine iranienne a osé planter dans le quartier chic de Mayfair un décor monochrome, rose tendre, entre Art déco et futurisme, aux vibrations dignes d’un film de Wes Anderson. «Cette adresse a clairement joué un rôle dans l’engouement généralisé actuel pour les espaces publics qui véhiculent un style, poursuit l’architecte également enseignant à la HEAD de Genève. D’un coup, une culture de l’intérieur s’est bâtie autour de l’immersion, l’idée de faire une expérience, une découverte.»

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Ce changement s’inscrit, selon lui, dans la continuité du lent retour de l’ornement. «Au fond, les architectes ont toujours entretenu un rapport d’amour ou de haine avec les ornements. Quand Adolf Loos proclame que l’ornement est un crime, bannissant par là même les considérations sur l’ornementation liée à une classe sociale au début du XXe siècle, c’est sans compter que certains de ses intérieurs pourraient aujourd’hui s’apparenter à des intérieurs riches et denses», explique-t-il. Avec le modernisme des décennies suivantes, les intérieurs prennent une valeur de neutralité – toute relative – avec notamment la quasi-domination du mur blanc. L’ornement refait surface depuis une trentaine d’années, d’abord maladroitement sur des façades, avec des motifs géométriques que la nouvelle ère, utilisant des logiciels de conception paramétrique, cultive, puis dans les intérieurs sous une forme plus narrative. «On assiste désormais à un vrai laboratoire de modernité qui se déplace vers la décoration sous l’influence du culte de l’image et de la fabrique de carte postale idéalisée via les réseaux sociaux», confirme Youri Kravtchenko.

Forcer le trait

La médiatisation des chefs et la démocratisation de la gastronomie ont aussi stimulé le secteur. «Les restaurants n’ont jamais été autant à la mode, observe Dorothée Meilichzon, architecte d’intérieur parisienne spécialisée dans l’hôtellerie. Aujourd’hui, les gens se reconvertissent spontanément dans la restauration comme ils lançaient des marques de mode il y a dix ans.» A Paris, deux styles s’opposent: des adresses de bistronomie dont le concept est un focus sur l’assiette et des lieux très typés où tout est pensé, du décor au service en passant par l’art de la table. Du restaurant libanais festif Balagan à l’Hôtel des Grands Boulevards, qu’elle a rénové sur le thème de la Révolution française en s’inspirant du Petit Trianon de Marie-Antoinette, l’architecte pense décor et cherche à forcer un peu le trait, à être presque un peu théâtral, à oser les couleurs et les motifs. Sachant que ces lieux ont, à Paris, une durée de vie de moins de sept ans, le projet est donc relativement éphémère et peut se permettre d’être très narratif.

«Les hôtels, les restaurants et les bars font partie des rares lieux de passage dans lesquels on peut développer des univers, définir des codes de design très puissants, des scènes de théâtre pures, totalement immersives, renchérit Youri Kravtchenko. Tout ce qu’on ne peut pas faire dans un intérieur privé où l’on doit rester généralement calme et respecter les goûts des clients.» Le dernier projet en date de son bureau d’architectes, le Bao Canteen, à Genève, est un fast-food axé sur de petits chaussons garnis comme des burgers et popularisé à Taiwan notamment. L’architecte et son collaborateur Giona Bierens de Haan ont imaginé cinq scènes – une cantine, un train, une salle de bain, une salle à manger et un karaoké – pour lesquelles ils sont allés puiser dans l’esthétique d’anciens intérieurs politiques en Corée du Nord. Une manière de répondre à l’insatiable appétit des instagrammeurs avec cinq clichés possibles.

Scènes de film

Ce trentenaire issu d’une famille d’artistes aborde chaque projet avec toujours dans l’idée de voir un plan, une coupe, une élévation comme une séquence de film qu’on déroule. Une manière de poursuivre son rêve d’être metteur en scène ou réalisateur, puisque, après avoir fait un bref crochet par la Belgique pour des études de cinéma, il a décidé de se lancer dans l’architecture d’intérieur à l’EPFL de Lausanne puis à la Royal Architecture School de Copenhague.

A Genève, il a déjà signé une vingtaine de lieux. Parmi les derniers en date: le Tabouret Bar, au budget déco microscopique, une adresse axée sur le bio, dans laquelle on mange sous de grandes étagères desquelles se balancent des vraies plantes, sous lumière UV la nuit, et où l’on cuit le pain directement dans le four placé dans l’espace. L’Osteria Zaza, sorte de grotto contemporain dans lequel serveurs et pizzaïolo sont mis en scène au centre, dans un grand bar cuisine ovale. Ou encore la Brasserie Bologne, dont l’enjeu était de donner l’impression qu’elle a toujours été là, mais avec quelques touches exotiques brésiliennes des années 50 que les amateurs de design reconnaissent, notamment dans le sol en carreaux de ciment dessiné par l’architecte et un confère brésilien. «J’ai toujours en tête l’idée de canaliser le mangeur, le spectateur, le client. Il faut qu’il passe la porte comme il passerait celle d’Alice au pays des merveilles pour vivre un voyage intérieur», laisse imaginer le concepteur du projet. D’ici à la fin de l’année, son équipe et lui auront terminé la rénovation de Tibits, à la gare de Lausanne. Dans l’enveloppe protégée par les Monuments historiques de la ville, il a réfléchi à l’intégration de cette enseigne végétarienne alémanique en respectant les codes du buffet originel, sans altérer le sol, les murs ou les plafonds.

Plus de liberté

Ailleurs dans la capitale vaudoise, restaurants, bars et même boîtes de nuit se transforment à leur tour en lieux d’inspiration furtive. Julia Christ, basée à Lutry, en a fait sa spécialité et compte déjà une dizaine de réalisations, entre autres le Bellini, le Café Louve ou la discothèque Bagatelle (anciennement le Darling). D’origine brésilienne, elle a étudié l’architecture d’intérieur à la HEAD à Genève. Elle termine un master en marketing hôtelier à la Cornell School of Hotel Administration (EU), après avoir obtenu sa patente chez Gastro Vaud, pour maîtriser autant le décor que les aspects pratiques ou législatifs de ses projets. «La relation avec le client d’un logement privé et celle que l’on peut nouer avec un gérant d’établissement ne sont pas les mêmes. Le second nous permet d’être beaucoup plus créatifs, plus audacieux, plus mode. Ensemble, on planche autant sur la cuisine que sur le concept du lieu ou la décoration», estime-t-elle.

Ouvert en juillet dernier au cœur du Rôtillon, Le Perroquet qu’elle a décoré est une première du genre à Lausanne. Un resto-bar à l’ambiance coloniale, plutôt féminine, entre un jardin botanique hyper-fleuri et un intérieur britannique typique de l’ère victorienne, avec une tapisserie House of Hackney aux fleurs psychédéliques, du mobilier chiné de caractère, de la verdure, du marbre, des oiseaux en laiton, des tableaux animaliers, du velours, un lustre doré et de vieilles lampes à franges.

Le thème culinaire d’un restaurant sert logiquement toujours de fil conducteur pour ces créateurs de tablées immersives. Diplômée de la HEAD, Juliette Roduit planche sur deux projets de restaurants à Genève après avoir terminé Umamido, un restaurant asiatique affilié à la franchise belge du même nom. «Sa particularité est de servir un mets japonais unique, le ramen. J’ai voulu transposer le concept de ce plat typique dans un décor minimaliste, avec des matériaux bruts, quelques touches de couleurs, détaille-t-elle. Les lampes Kos d’Inga Sempé, sont suspendues tels des bols retournés au-dessus des tables en noyer américain, en clin d’œil à la nourriture servie. Ailleurs, des appliques en laiton de l’Atelier Areti apportent un contraste chaleureux au bar recouvert de bois brûlé qui évoque cet élément de l’architecture japonaise.» L’image est simple, neutre, moins basée sur le recours aux couleurs et aux papiers peints, mais non moins stylé pour autant.

L’assiette idéalisée

Car le décor ne fait pas l’assiette. Et c’est bien l’un des pièges que peuvent être certains de ces nouveaux restaurants conceptuels. Si l’identité et la qualité culinaire ne sont pas aussi poussées que l’image d’un lieu, les foodistas d’Instagram s’en plaindront-ils? «L’une des conséquences négatives de cette nouvelle génération de lieux est que la qualité gastronomique risque effectivement de se perdre si la clientèle n’a pas de regard critique sur ce qui est servi et ne pense qu’à prendre des photos», reconnaît Youri Kravtchenko. 

C’est justement pour sensibiliser les amateurs de design sur la dérive d’une architecture réduite à l’image, une voie que l’architecture d’intérieur prend souvent à ses yeux, qu’il présente avec ses élèves de la HEAD le Loos Lab lors des Designers Saturday à Langenthal. Version miniature de l’American Bar d’Adolf Loos, ce bar immersif est reconfiguré avec de faux matériaux très assumés. Une sorte de manifeste qui veut montrer que tout n’est que décor. Du laiton en plastique peint au marbre en sticker imprimé, les matériaux n’ont plus besoin d’être exprimés de manière authentique, puisque, à l’image filtrée d’Instagram, cela ne se voit pas.

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