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Vincent Darré, une bête de mode devenu décorateur. 
© Lothaire Hucki

Design

Le décorateur bien Darré

Il aime Jean Cocteau, l’Art déco, les ambiances théâtrales et même le mauvais goût. Décorateur connu et couru, drôle et dandy, le Parisien Vincent Darré a mis en scène une partie de la collection du musée d’art de Toulon

Il ressemble à Charlie Chaplin. Même petit gabarit monté sur ressort, même fantaisie drolatique qui ne s’arrête jamais. On ne sait pas en revanche si l’acteur britannique appréciait la féerie qui vous envoie dans le décor de la Belle et la Bête, époque Jean Marais. Vincent Darré, si. Ce goût pour cette esthétique Art Déco qui flirte avec les ambiances surréalistes de Jean Lurçat et de Jean Cocteau, le décorateur parisien en a fait sa marque de fabrique. A Toulon, il présidait le jury du deuxième Festival international d’architecture d’intérieur organisé en parallèle à la Design Parade qui se déroule à une trentaine de kilomètres de là, à Hyères.

Comme à l’architecte d’intérieur India Madhavi avant lui, la ville lui a confié le soin d’organiser une exposition dans son Musée des beaux-arts. Avec toujours le principe de mettre en valeur ses collections. Vincent Darré recréé dans les salles la généalogie esthétique d’une famille excentrique du coin. Un accrochage en forme de maison hantée où les œuvres s’entassent dans l’espace et s’empilent sur les murs à la manière des cabinets d’amateurs d’antan. Le Parisien a rempli l’institution avec des marines du XVIIIe siècle, des pièces contemporaines (Marcel Broodthaers, Franz West, Jacques Villeglé), beaucoup de ses propres créations mobilières et celles d’artistes amis comme ce gigantesque lustre en verre de Murano d’Aristide Najean.

Jeunesse sans limites

La vie comme un théâtre dont Vincent Darré serait le scénographe excessif. D’où cette délicatesse de ne pas savoir dans quelle catégorie de l’architecture d’intérieur le situer. «Je ne me sens pas designer, mot que je trouve trop moderne. Décorateur? Non je ne pense pas non plus. Artiste? On le dit, mais je n’ai pas cette prétention.» Disons que Vincent Darré est un homme de style qui a été formé à la décoration mais a fait toute sa carrière dans la mode. «Au début, j’ai suivi les cours du studio Berçot pour devenir décorateur et costumier de théâtre. Et puis à Paris en 1978, Le Palace a ouvert. Le club a fait que la mode a été la mode et que j’ai commencé à faire des vêtements pour mes copines. On menait nos vies comme dans un film, ça m’amusait beaucoup.» Les années 1980 battent leur plein. C’est la grande époque d’une jeunesse sans limites qui vit la nuit, et fait la fête à crédit parfois en se brûlant les ailes.

Vincent Darré passe par toutes les maisons de couture, bosse pour Ungaro, Moschino, Prada, Montana, devient le bras droit de Karl Lagerfeld. «Karl m’a appris à être rapide et à renverser les problèmes pour en faire des idées.» Avant de tout arrêter, il y a trois ans, pour se consacrer à la décoration. «J’étais devenu trop cynique avec la mode. Si vous voulez montrer quelque chose de nouveau, il faut être frais dans ce métier. Et puis j’avais passé ma vie à travailler pour les autres, à raconter des histoires qui n’étaient pas les miennes. Dans la décoration, j’étais innocent. C’était comme une page blanche, un nouveau terrain de jeu sur lequel je pouvais m’exprimer.»

Baroque et excentrique

Il ouvre dans la foulée La Maison Darré [appréciez le jeu de mot] showroom insensé situé derrière la rue Saint-Honoré où il faut passablement adhérer au genre du propriétaire. Le style Darré? Du mobilier bien barré à forme humaine ou animale. Du kitsch chic à inspiration dadaïste qui transforme votre intérieur en une salle de grand spectacle. «On est passablement marqué par l’enfance, reprend ce fils d’un journaliste et d’une mère qui travaillait dans l’édition. J’ai comme une bibliothèque dans la tête avec du baroque, Jean Cocteau, Dada. Ce sont des références qui m’inspirent. Pour autant je ne copie pas, je ne fais pas de plagiat. Ah si! une fois lorsque j’ai coupé un de mes fauteuils-silhouettes en deux et que ça a donné sans le vouloir un meuble de Jean Royère. La honte!» se repent celui qui mélange aussi beaucoup les couleurs et les imprimés.

«Cela me vient de la mode. Mais ce n’est pas quelque chose que les décorateurs aiment forcément. Cela dit je sais aussi rester simple. Lorsque j’ai fait le salon d’Elie Saab ou celui de Roger Vivier je suis resté dans la mesure. Les délires, les choses grandioses je me les réserve surtout pour moi.».

Le surfeur du Palace

En 2017, il décide de vendre La Maison Darré pour financer la suite de ses aventures. Son nouveau cocon, il le dégote rue Royal «un appartement à l’étage noble avec un parquet Versailles et des boiseries XVIIIe qui donneront à mes meubles une autre envergure, l’ancienne Maison Darré était très exiguë.» Il y exposera toujours ses propres créations «réalisées en France» mais aussi celles d’autres designers dont certaines signées par ses compagnons des années folles. «Eric Schmitt, par exemple, je l’ai connu au Palace à l’époque où il était surfeur. Maintenant il dessine des meubles. L’endroit me servira d’atelier et les gens pourront venir me rendre visite. J’y organiserai aussi des dîners, animerai des salons.» On imagine déjà un lieu de fête permanente à l’abri de la sinistrose du monde.

«Tous les artistes qui m’inspirent et que j’affectionne ont de l’humour. Ne pas se prendre au sérieux, c’est très important», continue Vincent Darré devant une étagère en forme de triton exposée à l’entrée de l’exposition toulonnaise. On pense au homard pendu par la queue de Jeff Koons. La comparaison avec l’artiste américain l’amuse beaucoup. «On entretient le même rapport avec le mauvais goût. Il ne me fait pas du tout peur. C’est même quelque chose que j’aime plutôt bien.»


«La maison hantée» de Vincent Darré, Musée d’art de Toulon, jusqu’au 24 septembre dans le cadre de la Design Parade, www.villanoailles-hyeres.com

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