Frôlé par la grâce…

Lundi 2 juillet 2012 eut lieu le moment le plus attendu de la semaine de la haute couture: le premier défilé Dior signé Raf Simons. Isabelle Cerboneschi y était. Retour sur émerveillement

A peine passée la porte de l’hôtel particulier de l’avenue Iena dont l’adresse était indiquée sur le carton, les invités sont sous le choc. Un télescopage à la fois visuel et olfactif. Chaque mur, chaque paroi, chaque plafond, chaque alcôve est couvert de fleurs. Un million paraît-il pour réaliser ce jardin suspendu d’une extravagante sobriété. Raf Simons, nommé à la direction artistique de Dior en avril, va désormais mettre en scène sa grande maîtrise de l’oxymore, mais on ne le sait pas encore.

Il y a le salon jaune, le salon blanc, le salon bleu et le rouge, celui où l’on m’avait invitée à m’asseoir. En regardant ces gigantesques monochromes naturels, impossible de ne pas penser au soin jaloux que portait Christian Dior au jardin de la villa «Les Rhumbs», la maison de son enfance normande, à Granville (lire Hors-série mode du 18.09.2013).

Les défilés de John Galliano étaient conçus comme des mises en scène théâtralisées, les femmes, délicats tableaux vivants, semblaient sorties de romans raffinés du XIXe siècle. Sous l’ère de Raf Simons, on clôt le chapitre de la Recherche du temps perdu. Dès le premier passage, le nouveau directeur artistique pose la première lettre de son vocabulaire, et ce sera un B: le fameux tailleur Bar, qui a fait le succès de la maison (LT du 09.07.2015), a été repensé avec une extrême liberté de ton. Ses proportions ont été modifiées, la taille abaissée, la basque allongée. Il se porte comme un smoking sur un pantalon cigarette de laine noire. Cette pièce iconique, que l’on a vue sur tous les défilés Dior, semble à la fois familière et étrangère. L’hommage au passé est impertinent.

Relecture du passé

A l’issue du défilé, Pierre Cardin, qui a fait ses débuts chez Christian Dior, confiait au magazine Elle: «Ce premier passage du smoking pantalon noir me rappelle celui que nous avions fait pour la première collection en 1947; c’était un tailleur en shantung noir porté par Tania, qui faisait 45 cm de tour de taille. Aucune cliente couture n’arrivait à rentrer dedans.» Faire du passé autre chose, c’est là tout le talent du créateur belge, qui a appris son métier en autodidacte. Un retour à l’essentiel.

Même s’il a bénéficié de très peu de temps pour concevoir sa première collection couture, les 58 passages du défilé démontrent qu’il savait exactement où il voulait se rendre. Il s’est plongé dans les archives, mais le passé de la maison n’écrase pas. Il apparaît par touches, en hommage très maîtrisé. Les robes de bal brodées pourraient vouloir jouer les premiers rôles, mais voient leurs ambitions revues à la baisse: raccourcies, elles se portent sur un simple pantalon de laine noire.

Raf Simons semble vouloir lui-même éteindre les feux qu’il pourrait allumer. Il oscille élégamment entre des extrêmes: l’obscurité et la clarté, le précieux et le casual, le jour et le soir. La plus belle interprétation de cette figure de style est peut-être cette jupe du soir en soie jaune vif, dont l’éclat est tamisé par un haut en cachemire de la même couleur. Et cette apparente contradiction fait du bien. Peut-être pas à ceux et celles qui, après le défilé, ont trouvé la collection trop austère, même si entre-temps, ces mêmes personnes ont changé d’avis. Dans le monde de la mode, il n’y a rien de plus démodé que de ne pas comprendre les besoins d’une époque et de vouloir continuer à faire comme si.