Mode

Le défilé de la HEAD consacre une hymne au denim

Vendredi soir se déroulait la 12e édition du défilé des étudiants en design mode de la HEAD. Une nouvelle démonstration de créativité engagée et sans contraintes

Genève n’a pas de Fashion Week, mais elle a le défilé annuel de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD – Genève). En quelques années, ce show qui donne à voir les collections des étudiants de la filière mode et accessoires est devenu un événement culturel incontournable en Suisse. Au point de faire systématiquement salle comble. Vendredi dernier, près de 2000 personnes (1848 très précisément) se sont ainsi pressées à Châtelaine, sur le campus de l’école, pour assister à la 12e édition du défilé et découvrir ce que la mode de demain a dans le ventre.

Parmi elles, le créateur belge Olivier Theyskens. Prodige de la mode, l’ancien directeur artistique des maisons Rochas et Nina Ricci siégeait à la tête d’un jury particulièrement prestigieux: la styliste française Camille Bidault Waddington, le photographe suédois Anders Edström, Fabrice Paineau, directeur artistique du Prix LVMH pour les jeunes créateurs de mode, la rédactrice en chef adjointe de Vogue Italia, Sara Sozzani Maino, Sylvette Lepers de La Redoute, Laura Catrina du magazine Bolero, et Aurélie Popper de Bongénie. A lui seul, ce panel international souligne la progression fulgurante du département mode de la HEAD, dont le nom résonne aujourd’hui bien au-delà de nos frontières.

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Viscéralement expérimental

Sur le podium, feu d’artifice créatif. De la première année de bachelor à la dernière année de master, tous les étudiants se sont frottés à l’exercice du défilé. Pour Léa Peckre, responsable de la filière mode depuis 2015, savoir mettre en scène ses créations et sa vision fait partie intégrante du travail d’un designer, quel que soit son niveau. A l’ère d’Instagram et du tout visuel, cette présentation démocratique faisait aussi office de rappel: la mode n’est pas seulement affaire de maîtrise et de belles images. Cette discipline implique une exploration de soi, un apprentissage des différentes techniques propres aux vêtements qui débouchent sur des remises en question et de nécessaires errances.

Cette année, les 240 silhouettes présentées avaient quelque chose de viscéralement expérimental. Richesse des textures et des détails, complexité des formes, silhouettes déconstruites dominaient le catwalk. Comme une volonté de faire éclater tous les carcans, d’affirmer son individualité loin des contraintes commerciales qui rattraperont les étudiants une fois lâchés sur le marché du travail. A la clé, une mode souvent imprégnée des mutations sociopolitiques du monde, entre respect de l’environnement et fluidité du genre. Chez Maëva Weissen par exemple, des maillots de foot recyclés étaient détournés en robes, tops et pantalons retissés à la main. Une réflexion poétique sur les quartiers populaires de Genève où elle a grandi, un univers «où les survêtements, le foot et les garçons prédominent». Là où il se dissimulait, l’ultra-féminin devient une arme. De son côté, Melissa Grimm s’est appuyée sur les besoins des personnes âgées, la transformation de leur corps et de leurs envies, pour élaborer une collection sportswear d’une grande élégance. L’aisance du mouvement pour estomper le fossé intergénérationnel, il fallait y penser.

L’esprit du jean

La grande gagnante de la soirée s’appelle Quynh Bui, lauréate du Prix HEAD Master Mercedes-Benz doté de 10 000 francs. Baptisée Fade (littéralement «se faner»), sa collection est une ode à l’esprit du denim, à la façon dont cette toile robuste était portée par les ouvriers et miniers américains des XIX et XXe siècles, aux subtiles nuances qu’y imprimait la vie de chantier. Comme un travail de mémoire collective, l’étudiante s’est emparée de toiles vintage, de morceaux d’histoires personnelles qu’elle a transfigurés en silhouettes monochromes, orange, bleu fatigué, ultra-bleu. Travail de la matière, exagération des détails, épure des lignes. Une allure déconstruite et ultramoderne. «Quynh Bui a été une évidence pour tout le monde. Son audace dans l’étude des volumes débouche sur une vraie silhouette, avec de véritables partis pris comme le choix du denim. C’est quelqu’un de très déterminé qui veut monter sa marque, nous espérons donc que ce prix l’accompagne dans les futures étapes de son projet», confiait Olivier Theyskens à l’issue du défilé.

Un enthousiasme partagé par la styliste Camille Bidault Waddington. «Quynh Bui a évoqué l’upcycling ou les questions de genre, mais sans en faire le fondement de sa collection. Ce n’était pas un manifeste politique mais un réel geste créatif qui parle à tout le monde, comme un troisième genre. Sa collection est à la fois audacieuse, expérimentale, mais aussi belle et délicate. Elle a réussi à créer une tension, car ses vêtements ne sont pas forcément faciles à porter mais ils sont portables. On n’a pas l’air déguisé, on peut être soi et c’est chic et cool.» Quynh Bui a également remporté le Prix La Redoute x HEAD, qui lui offrira la possibilité de créer pour l’entreprise de vente par correspondance une collection capsule commercialisée à l’échelle internationale au printemps prochain.

De son côté, Bongénie a remis un chèque de 5000 francs à Josiane Martinho pour sa collection de bachelor Am I your soul’s sleeping bag? («Suis-je le sac de couchage de ton âme?»), un jeu de proportions déjantées où se télescopent objets trouvés et esthétiques hétéroclites. L’accident et l’erreur comme principe de création. «Nous saluons un travail exploratoire, avec un attachement singulier aux objets, qui montre une dimension artistique libre et audacieuse, s’affranchissant des conventions», dixit Aurélie Popper, acheteuse au sein du Bongénie Brunschwig Group.

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