parité

Les «elles» du design

Vous trouvez aussi que les hommes monopolisent le design contemporain? Portraits de quatre femmes designers suisses qui prouvent le contraire

Konstantin Grcic, Tom Dixon, Ronan et Erwan Bouroullec, Philippe Starck, Marc Newson… On pourrait continuer longtemps la liste des designers stars qui inventent le confort de notre époque. Et arriver à la conclusion que dessiner des objets reste visiblement un métier d’homme. Il faudrait, c’est vrai, ajouter des femmes à ce palmarès un peu trop viril: Patricia Urquiola, Hella Jongerius, Matali Crasset, en ayant quand même la désagréable impression d’avoir, en trois noms, fait le tour de la question.

Des femmes designers il en existe pourtant, et même passablement. Sauf que l’Histoire ne leur a pas fait beaucoup de cadeaux. Charlotte Perriand a dû supporter l’ombre de Le Corbusier, Eileen Gray attendre 1968 avant de sortir de l’oubli où les architectes modernes l’avaient soigneusement reléguée. Il reste Gae Aulenti qui a pu faire carrière entre Achille Castiglioni et Vico Magistretti, les deux titans du design italien des années 60.

Aujourd’hui, la situation a changé. Les écoles enseignent autant à des étudiantes en design qu’à des étudiants. Sans parvenir à rompre le déséquilibre d’une profession où l’utilisation des machines, le travail de matériau lourd et la finalité industrielle cultivent un certain machisme ambiant. En voici pourtant quatre. Quatre designers diplômées de la HEAD à Genève ou de l’ECAL à Lausanne qui racontent leur rapport à la forme en posant avec leur création.

La designer et le radiateur Bertille Laguet, 26 ans, Lausanne

Dans la vitrine de son atelier de la rue du Valentin, Bertille Laguet a accroché un tissu de William Morris, homme politique et designer anglais du XIXe siècle pour qui la révolution industrielle relevait de la catastrophe humanitaire. Au point qu’il réveilla l’artisanat du Moyen Age en regroupant un groupe d’artistes sous le nom de «Art & Craft». «Une esthétique qui est revenue très fort depuis quelques années», remarque la designer, propriétaire des lieux et de ce long lé où des oiseaux picorent des fraises. Un retour à la mode, qu’elle compare à celui de son objet phare, «que le chauffage au sol tente de faire disparaître».

En janvier 2014, Bertille Laguet a créé «Gris Fonte». Un radiateur gris éléphant en fonte (d’où son nom) disponible en cinq tailles, sur lequel on peut aussi s’asseoir et dans lequel on peut ranger des choses. Un vrai défi de designer, vu que franchement, un radiateur, moins sexy tu meurs. «C’est là qu’est le challenge! Je ne vois pas l’intérêt de créer une nouvelle lampe ou une nouvelle table», estime la designer qui passa son enfance au milieu de beaux objets. «Mes parents achetaient des lampes Tizio de Richard Sapper et des chaises Marcel Breuer avec lesquelles je meublais mes cabanes. Inconsciemment cela m’a sans doute influencée», se souvient cette native de Dole, dans le Jura français, qui vit à Lausanne depuis 2009, date de son entrée à l’ECAL (l’Ecole cantonale d’art de Lausanne).

«En France, j’avais suivi une filière technique. J’y apprenais à désosser des scooters et à programmer des barrières automatiques», continue Bertille Laguet qui, forcément, se trouvait être l’unique fille de sa volée. «Et puis j’ai eu envie de comprendre les objets autrement. Je savais comment ils étaient fabriqués. J’ai voulu apprendre à les dessiner.» En commençant par un radiateur donc. «A la base, j’avais déjà travaillé avec des fonderies. La fonte est un matériau qui m’intéresse, avec lequel on peut à peu près tout faire et que les progrès dans le domaine des alliages ont rendu extrêmement résistants.» Elle présente ensuite «Gris Fonte» au salon Blickfang de Copenhague avec la cafetière de Mathieu Rohrer un autre designer qui partageait jusqu’à récemment son atelier.

Leur stand remporte le premier prix, et le radiateur fabriqué en Alsace – «le seul 100% français du marché» – fait un carton. «La plupart des gens l’utilisent pour se chauffer. Quelques-uns l’achètent comme un pur objet de mobilier», explique la designer pour qui à l’Est il y a du nouveau. En Autriche d’abord où Bertille poursuit sa collaboration avec le cristallier viennois J. & L. Lobmeyr. Et en Bohême où elle expose bientôt à Prague les jouets qu’elle développe avec des tourneurs sur bois du Jura.

www.grisfonte.ch

La poétique du banc Juliette Roduit, 28 ans, Genève

Assez vite dans la conversation, Juliette Roduit vous parle de théâtre. Et en particulier des maquettes d’Anna Viebrock, la scénographe attitrée du metteur en scène Christoph Marthaler depuis au moins vingt ans. «Des outils incroyables très détaillés et très efficaces. En tant qu’architecte d’intérieur et designer, la question du décor et du modèle réduit m’interpelle forcément.» Mais Anna Viebrock c’est surtout une pompe à références pop qui, de l’art à l’électroménager, en passant par Fantomas et l’Ostalgie (ce rapport mélancolique au design soviétique de l’ex-Allemagne de l’Est), aspire tout ce qui passe.

Une boulimie de sens et de sensations que la designer genevoise diplômée de la HEAD (Haute Ecole d’art et de design Genève) et lauréate du Design Incubator de la Fondation Ahead revendique dans son travail. Car tout l’inspire: les sculptures de l’Anglais Anthony Caro, l’architecture de l’Italien Carlo Scarpa ou encore les dessins de Martine Bedin, designer française du groupe Memphis dont les créations sont chargées de la belle énergie des années 80. «J’aime cette époque où les designers dessinaient énormément. Le design pour le design, ce n’est pas trop mon truc. Pour moi, il faut que l’objet créé raconte quelque chose, si possible d’une manière plutôt drôle.»

Réalisée en collaboration avec la designer Réanne Clot, son tout premier projet est une console. Une table marrante avec un plateau dont une partie perforée est remplie par des poches de céramique dans lesquelles se glissent des livres ou des carnets. «En fait c’est un panorama inversé, un peu comme une ville à l’envers. Il y avait aussi l’idée que cet ajout qui dégouline en donnant l’impression d’être mou est en fait solide mais extrêmement fragile.» Ensuite il y a eu deux tables basses en Corian® (un matériau composite), une lampe «dont le pied reprend un profil d’escalier en plâtre que j’ai découvert à Paris, au Musée des arts et métiers», et un banc, l’ancêtre de tous les réseaux sociaux.

Un mobilier public qui encourage le partage et qui, chez Juliette Roduit, se situe entre la banquette et la méridienne en bois. «C’est un objet qui s’inscrit dans le paysage, à la montagne, dans les villes voire dans les espaces d’expositions. Mais c’est d’abord un meuble dont on se sert pour se reposer.»

Le sien est suffisamment large et ­confortable pour adopter la position allongée, sa forme courbe le rendant aussi propice au rapprochement. «A tous les rapprochements. Le banc a quelque chose d’éminemment romantique et poétique. Michael Jakob vient de publier chez Macula un livre entier sur le sujet. J’avais envie d’entretenir le mythe, celui du banc lieu des amours naissantes.»

www.julietteroduit.ch

Métal dentelle Julie Richoz, 24 ans, Paris

C’est une corbeille à fruits qui nous avait méchamment tapé dans l’œil. Un panier en acier ressort, léger comme une plume et souple comme de la soie, produit depuis 2013 par Artecnica, éditeur de design basé à Los Angeles, mais conçu à Lausanne par Julie Richoz. «C’était mon travail de diplôme de l’ECAL», explique l’auteure de cet objet de table à l’élégance folle baptisé «Thalie», du nom de la muse grecque et de la Grâce romaine qui préside aux libations festives.

«Je cherchais alors à traiter le métal différemment. J’avais trouvé un livre magnifique Les ouvrages de dames qui compilait et expliquait aux femmes toutes les techniques de tricot et de crochet avec de splendides illustrations gravées. Et puis j’aimais l’idée d’associer l’univers délicat de la mode à celui plus industriel du design.» D’où cet objet en métal réalisé par découpe chimique mais cousu comme du textile. Une manière d’allier les opposés qui se retrouve dans la production récente de cette designer de 24 ans.

Comme dans ces séries de vases colorés réalisés au Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva) de Marseille qui associent le verre moulé au verre soufflé. «J’essaie de faire des objets parlants, mais réalisés de manière simple et ludique», analyse Julie Richoz, qui cite parmi ses influences l’Anglais Jasper Morrison, le Danois Poul Kjærholm ou encore la Française Charlotte Perriand… Bref rien que des designers de la forme épurée.

«J’ai toujours su que je m’orienterais vers un métier créatif. Le travail en volume du design m’est apparu comme le plus complet parmi les Arts appliqués. Mais aussi comme le plus maîtrisable et le plus à échelle humaine par rapport à l’architecture», poursuit la designer née à Yverdon mais qui a grandi en France. Avant de revenir en Suisse étudier à l’ECAL.

En 2012, elle participe au Design Parade de la villa Noailles à Hyères. Elle présente notamment «Fierzo» un set de porte-papier qui, habillé de feuilles, dessine dans l’espace du bureau comme un tableau abstrait, et repart du festival avec le Grand Prix du jury et les 5000 euros offerts par Kreo, le galeriste parisien de design, pour produire une pièce chez lui. Ce sera «Dyade», une suspension en forme d’ovale évidé dont la source lumineuse cachée dans le cadre ricoche contre une lame en Corian®.

Une lumière qui tourne? On pense à la «Dream Machine», la lampe hypnotique de Brion Gysin. «J’aimerais beaucoup créer du mobilier. Je suis en train de développer une table et une chaise pour l’extérieur. C’est un projet assez complexe où je revisite la typologie de ce genre d’objet de plein air», termine Julie Richoz, qui travaille en ce moment à Paris, où elle assiste le designer Pierre Charpin. Une référence.

www.julierichoz.ch

Le journal, objet design Sibylle Stœckli, 34 ans, Lausanne

A Depot Basel, espace d’exposition bâlois consacré au design qui réfléchit, Sibylle Stœckli présente des objets dont elle n’est pas l’auteure. Des charbons japonais, des presse-agrumes et des grattoirs qui parlent tous de notre relation à la nourriture et que la designer lausannoise a collectionnés aux quatre coins du monde.

C’est le résultat d’un voyage de sept mois, ou plutôt d’une grande enquête mondiale intitulée «Global Design Research», que la designer a entrepris en 2013. Et dont elle regroupe les résultats dans un journal, sa contribution design. «C’est un outil au même titre qu’un tournevis. Un complément à l’expo que les visiteurs peuvent emporter chez eux pour poursuivre la réflexion sur le monde en général et celui du design en particulier.»

Sibylle Stœckli expose à Depot Basel, mais elle y vit aussi pendant toute la durée de l’accrochage, «pour transmettre oralement mes souvenirs et mes découvertes». Un vrai partage, au point qu’elle va jusqu’à organiser chaque midi un déjeuner où tout le monde est invité. «Je cuisine selon un thème. La tomate, par exemple, elle est associée à l’Italie et au bassin méditerranéen. J’avais envie de raconter son histoire, pour expliquer comment ce fruit né au Pérou est arrivé jusqu’à nous.» La table comme le premier objet communicant de l’histoire.

On l’aura compris, le design selon Sibylle Stœckli ce n’est pas que de la forme, c’est aussi et surtout une question de fond. «Plus on avance, plus le nombre d’objets augmente et plus les gens en sont dépendants. J’aimerais trouver le moyen de leur apporter un peu d’indépendance.» Pour elle, le design contemporain doit se remettre en question. Et se demander comment il peut procurer du confort aux gens. La réponse? «Peut-être qu’elle ne passe plus forcément par la production d’objets», estime la designer formée à l’ECAL, qui a travaillé pour Atelier Pfister et continue à créer du mobilier et des accessoires d’intérieur pour divers espaces dont la galerie Davel 14 à Pully «parce que le designer a cette faculté d’assembler des formes, des idées et des personnes à travers un projet».

Elle poursuit d’ailleurs sa collaboration avec HorizonSud, qui travaille avec des personnes atteintes de schizophrénie. Elle a dessiné des séries d’ustensiles en bois dédiés aux arts de la table et fabriqués dans les ateliers gruyériens de la fondation. «L’objet doit être conçu pour son utilisateur, mais avant ça, il doit être pensé pour celui qui va le fabriquer étape par étape. Le design, c’est aussi donner du sens à ce que l’on fait pour gagner en qualité de vie.»

www.sibyllestoeckli.com

Publicité