Horlogerie

Design horloger: «Nous sommes des artisans, pas des artistes»

Sébastien Perret et Guillaume Tripet, du bureau de design horloger Etude de Style à Neuchâtel, parlent de la dimension créative dans leur travail quotidien. Et de leurs inspirations en dehors de l’orbite circulaire des cadrans

C’est un vaste espace de travail à Neuchâtel, clair et ordré. Fondé par Sébastien Perret en 2002, le bureau de design horloger Etude de Style est aujourd’hui réputé en Suisse et à l’étranger. Il a collaboré avec Mido, HYT, H. Moser & Cie, Fabergé, Maurice Lacroix, Harry Winston, entretient une relation serrée avec Audemars Piguet et d’autres marques qui tiennent à rester anonymes. Etude de Style accompagne ses clients dans l’entier du processus de création d’une montre, de l’idée préalable à la commercialisation. Justement, quelle est la part de créativité dans un tel produit formaté, souvent soumis aux demandes précises de grands groupes horlogers? Réponses de Sébastien Perret et de son partenaire Guillaume Tripet, administrateur de la société.

T Magazine: Vous êtes des créatifs. Mais vous considérez-vous comme des artistes?

Sébastien Perret: Nous avons tous les deux suivi les cours de l’école d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds, pas les beaux-arts. Nous nous considérons comme des artisans et non comme des artistes. Si j’avais voulu revendiquer des idées esthétiques, je ne me serais pas mis au service de marques horlogères. Cette position me plaît. Il est vrai qu’il y a parfois une part de frustration. Elle est liée à la dimension globale des groupes qui détiennent les principales marques horlogères. Il reste peu de marques indépendantes. Celles qui marchent se comptent sur les doigts d’une main. Même avec elles, il faut tenir compte des chiffres, des objectifs, des stratégies de marketing. Cela ne bride pas notre créativité, mais nous canalise beaucoup.

Vous avez lancé votre propre marque, Tweed, grâce à un financement participatif. Elle est classique, alors qu’on aurait attendu le contraire. Pourquoi?

SP: Il faut dissocier Etude de Style de Tweed. Ce sont deux aventures parallèles qui n’entrent pas en concurrence. Nous avons longtemps réfléchi à la possibilité de créer un jour notre propre marque, sans qu’elle cannibalise le travail que nous faisons pour nos clients. Ces derniers sont aussi bien Tissot qu’Audemars Piguet, qui couvrent une large gamme de prix. De plus, je ne voulais pas lancer une marque qui m’aurait permis de mettre en avant ma vision de l’horlogerie. Ça aurait été un long combat. Il aurait coûté beaucoup d’argent et d’énergie. Nous avions simplement envie de créer un autre business. Nous sommes partis d’une idée précise, un bracelet tressé, qui n’avait jamais été utilisé dans l’horlogerie.

Les produits connectés ont une forte obsolescence. En réaction, les consommateurs ont davantage besoin de produits rassurants.

Guillaume Tripet

N'y a-t-il pas un contre-exemple? Vous avez conçu le design de HYT, la montre à affiche liquide, où il s’agissait d’être innovant.

SP: Oui. Mais c’était à double tranchant. La technologie était complexe. Nous avons dû la créer en parallèle à la mise au point technique. Nous décidions d’une chose, mais celle-ci était aussitôt remise en question par l’évolution du produit. Cela demande beaucoup de temps et de moyens financiers, ce qui n’est pas toujours le cas. En l’occurrence, le projet a été intéressant à mener. Il nous a donné une belle visibilité.

Dans un tel cas, allez-vous loin dans les réflexions préalables sur le sens d’un tel produit ou son ancrage dans l’histoire de la mesure du temps?

Guillaume Tripet: Nous partons sur un large diamètre de réflexions historiques, financières, de marché, de marketing, de sens, bref d’un discours qui s’incarnera dans un produit. Il y a des clients qui y sont sensibles, d’autres pas. Nous sommes actuellement dans la réflexion d’un produit qui sera à la fois traditionnel et disruptif. Le client est fortement axé sur l’enjeu philosophique. Au point d’inclure de longues citations latines! Il s’appuie sur une technologie élaborée et une philosophie qui l’est autant.

Du coup, cette exigence rend votre travail plus intéressant…

GT: Le plaisir s’amorce à un point précis du processus: quand les demandes du client s’arrêtent et que notre travail commence. Nous sommes alors seuls. C’est à la fois flippant et excitant. Mettre en forme une idée est une chose, mais l’intéressant est de tendre à un résultat qui puisse satisfaire tout le monde. Si celui-ci est bon, le client le comprendra.

On rencontre le phénomène du vintage au quotidien, du vestimentaire au vinyle. Dans l’horlogerie, il y a un peu d’opportunisme.

Sébastien Perret

Pourquoi travaillez-vous encore avec des esquisses tracées à la main?

SP: Je revendique la vieille école! C’est d’abord un plaisir. J’ai toujours voulu faire un métier qui nécessitait un crayon. La main est le meilleur outil pour mettre une idée en forme. Pour moi, un designer doit avoir deux facultés. Une bonne aptitude à voir un objet en trois dimensions et pouvoir l’exprimer avec un crayon et une feuille de papier. Un dessin à la main va vite. On peut louper quelque chose, mais cette erreur peut aussi donner un résultat intéressant. Rater quelque chose avec un ordinateur est plus difficile: celui-ci dépend de données précises.

Comment nourrissez-vous votre créativité? Quelles sont vos sources d’inspiration hors de l’horlogerie?

SP: L’art m’intéresse, mais ne me donne pas d’idées. J’ai d’abord besoin de me sentir bien. J’aime la marche en montagne. Je décompresse, ce qui me met dans un état de pensée positive, sans être mangé par le travail quotidien. Cela me donne du recul. D’un coup, les idées se clarifient. L’autre source d’inspiration est d’être curieux de tout. Cela peut être une tasse à café, sa forme, sa matière, sa texture, sa couleur. Je peux aussi lire un article sur une nouvelle technologie, sur une nouvelle manière de travailler une matière et être inspiré. Nous avons un métier technique. Nous avons la passion de tous les corps de métiers qui sont indispensables à l’horlogerie, du fabricant de boîtier au graveur. D’aller discuter avec eux me donne énormément d’idées.

L’arrivée des montres connectées bouleverse-t-elle la situation pour vous?

GT: Les produits connectés ont une forte obsolescence. De nouvelles applications, mises à jour ou affichages de cadran arrivent tous les jours. En réaction, les consommateurs ont davantage besoin de produits rassurants. Aujourd’hui, nous avons besoin à la fois de nouvelles technologies et de sécurité. Le vintage est comme un plat gourmand, simple, convivial, intime, inscrit dans une longue histoire. Si j’avais 35 ans et que je voulais me faire plaisir, je ne choisirais pas une Apple Watch. Les grandes marques sont parties un peu dans tous les sens dans les années 2000 avec des complications extrêmes et des gros boîtiers. Elles reviennent à des propositions classiques. Une Rolex Submariner, une Audemars Royal Oak, une Patek Nautilus restent des références incontournables, identitaires.

Est-ce une tendance immuable? N’est-elle pas appelée à changer?

SP: On rencontre le phénomène du vintage au quotidien, du vestimentaire au vinyle. Dans l’horlogerie, il y a un peu d’opportunisme. Beaucoup de marques ont développé des collections classiques. Nous n’avons aucun problème à dessiner ce genre de montres. Surtout quand le produit et la marque sont crédibles. Mais lorsqu’il ne s’agit que de marketing… Je ne comprends pas. Quand on a affaire à Panerai, Rolex ou Longines, pas de problème: les modèles historiques font partie de leur offre depuis longtemps.

Est-ce juste un phénomène de mode?

SP: Oui. Mais des marques ne sont pas concernées. Il n’y a pas de propositions vintage chez Audemars Piguet. La marque est orientée vers le futur. Le défi est de trouver aujourd’hui la prochaine tendance. Elle devra incorporer des éléments rétro dans un design très contemporain. Comme une Porsche 911, dessinée au début des années 1960, mais qui a évolué sans cesse depuis lors. C’est dans cette direction que nous devons aller.

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