Tendances

Dans le design, passer de la cuillère à la ville

A l’image des grands noms du XXe siècle, une nouvelle génération de designers et d’architectes circule librement d’un champ à l’autre. De ce mouvement naît un dialogue entre le mobilier et son écrin

Elle pagaye torse nu dans un canoë sous le soleil des Baléares, gardant comme unique coquetterie son collier de perles autour du cou. L’image, immortalisée en 1932 par son amant Pierre Jeanneret – cousin de Le Corbusier –, en dit long sur la nature de Charlotte Perriand. Libre, féministe avant l’heure et visionnaire, la prolifique designer et architecte décédée en 1999, à 96 ans, a longtemps travaillé dans l’ombre du maître, Corbu. C’est elle qui est à l’origine des pièces les plus célèbres de l’architecte.

Designer et architecte: cette double casquette lui confère le pouvoir de passer de l’infiniment petit à l’infiniment grand avec la même justesse en se libérant du carcan des disciplines. Tout au long de sa carrière, qui fait actuellement l’objet d’une grande rétrospective à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, Charlotte Perriand intervient sur les assises comme sur la structure. A la fois à l’aise dans le contenu comme dans le contenant, elle repense l’habitat, l’espace et l’objet à partir de l’expérience humaine.

«Le Corbu italien»

Touche-à-tout, Charlotte Perriand est à l’image des pointures de sa génération. Comme elle, les grands architectes Ettore Sottsass, Alessandro Mendini ou Gio Ponti se sont essayés au design. La raison est historique. La Deuxième Guerre mondiale relègue au second plan les grands styles architecturaux. A la nécessité de reconstruire le pays, l’architecture devient plurielle. Dopée par le boom des trente glorieuses, la discipline s’empare de nouveaux objets du quotidien. Le mobilier prend alors une place aussi importante que la structure. Un dialogue pluridisciplinaire s’instaure, que revendique «Le Corbusier italien».

Quarante ans après sa mort, Gio Ponti a marqué son époque en tant que designer. On oublierait presque que le Milanais est aussi un grand bâtisseur. En cinquante-neuf ans de carrière, l’Italien aura construit une centaine d’édifices dispersés entre Paris, Eindhoven, Denver, Téhéran et surtout Milan, dont l’emblématique tour Pirelli. Toute sa vie, Gio Ponti va passer du petit au grand avec l’exigence d’apporter du confort et de la beauté aux gens. A l’aise dans les arts décoratifs comme dans la réalisation de cathédrale, le Milanais poursuit la mission de l’archi-designer suisse Max Bill, qui avait résumé la formule dans son manifeste Die Gute Form: «de la cuillère à la ville».

Découvrez le portrait du Temps consacré à Gio Ponti, le réveil du génie

Sottsass et l’anti-design

Architecte, verrier et dessinateur, Ettore Sottsass, décédé en 2007, ne se laisse pas non plus réduire à un rôle. Le pape italien de l’anti-design se sent davantage investi d’une mission: transformer la société par le design et l’architecture. Tout au long de sa carrière, il jouera donc les bulldozers pour abattre les murs entre les disciplines. Cet impératif d’ouverture se matérialise dans le mouvement Memphis que ce fils d’architecte cofonde en 1981. Ettore Sottsass et sa bande dessinent des meubles en stratifié imprimés de motifs géométriques kitsch, des lampes jouets ou des bibliothèques totems.

Le groupe se veut un vaste laboratoire d’expérimentations dans le design. Avec lui, la forme de l’objet ne suit plus la fonction. Ettore Sottsass explose les règles de l’époque tant dans l’idéation que dans la conception et les modes de production. Cette approche décloisonnée se dévoile dans l’architecture du grand maître italien. Ettore Sottsass n’a jamais fait de différence entre petits objets et grande architecture. Lorsqu’il quitte le mouvement Memphis au milieu des années 1980, il reprend avec sérénité l’architecture qu’il conçoit comme ses meubles. Tout comme Alessandro Mendini, cofondateur de Memphis qu'il va lâcher très tôt, et qui signera, en 1994, l'architecture du Groninger Museum aux Pays-Bas en collaboration avec les designers Philippe Starck et Michele De Lucchi et l'agence Coop Himmelbau.

En quête de liberté

A la fin de la décennie, il rassemble les contrastes audacieux de formes, de couleurs et de matériaux pour réaliser la Wolf House pour son ami photographe Daniel Wolf et sa femme Maya Lin. Dans cette maison privée, le maître concentre toute sa sensibilité. Le travail des formes, des volumes et la circulation entretiennent la relation entre l’intérieur et l’extérieur. Chez lui, l’expérience d’entrer ou de quitter une pièce est centrale. Elle dicte l’architecture et le design d’intérieur. D’autres réalisations suivront. Cette esthétique propre qui brouille les pistes entre disciplines va inspirer une nouvelle génération d’archi-designers en quête de liberté comme Jean Nouvel, Zaha Hadid, Ron Arad ou Patricia Urquiola.

Avant de devenir la papesse du design d’intérieur, l’Espagnole Patricia Urquiola est d’abord architecte. Diplômée de la Faculté d’architecture de l’Université technique de Madrid, elle aiguise son talent auprès des designers Vico Magistretti et Achille Castiglioni. Avec un savant mélange de créativité et de pragmatisme qu’elle va puiser dans les deux disciplines: «Aujourd’hui, au studio, nous travaillons sur des projets de toutes sortes et de toutes tailles, de l’hôtellerie à la conception de produits et maintenant même dans l’industrie nautique, explique-t-elle. J’aime ce flux constant d’un projet à l’autre, chacun d’eux étant très différent et unique. L’essentiel de mon travail va de la conception à l’architecture, en passant par la navigation selon différents types de projets et échelles.»

Hôtel d’architecture

Patricia Urquiola a collaboré avec les grands noms du mobilier, dont Morosa, De Padova, Foscarini, Kartell ou Cassina dont elle prend la direction artistique en 2015. Et aussi dans l’architecture où elle signé le Mandarin Oriental de Barcelone, le Four Seasons de Milan ou encore Il Sereno Hotel, au bord du lac de Côme. C’est ici, en Lombardie, que la designer et architecte gère ce projet de A à Z, «de l’architecture de l’hôtel à la décoration intérieure, en passant par la conception de meubles, tapis, revêtements muraux, lampes, baignoires et sanitaires sur mesure jusqu’aux moindres détails tels que les foulards des uniformes. J’aime appeler ça un hôtel d’architecture.»

A Il Sereno Hotel, «l’intention était de créer une sorte de sanctuaire contemporain d’une élégance intemporelle donnée par le choix des matériaux naturels, l’attention aux détails, le tout inspiré des paysages du lac», poursuit-elle. «Mon double métier m’aide à imaginer un objet à l’intérieur d’un espace et lorsque je crée un intérieur, je cherche le sens du lieu qui est différent à chaque fois. Le processus est similaire, mais il ne fait que modifier l’échelle et les professions concernées.»

Chez Patricia Urquiola, cette capacité à dialoguer avec les deux disciplines prend racine dès l’idéation. «Je ne crée pas de façon linéaire, mais plutôt à travers un mélange d’apports personnels et émotionnels, précise-t-elle. Il y a deux processus qui coexistent dans le développement d’une idée: l’un provient de la base de données personnelles de ma mémoire qui s’est construite au fil du temps. L’autre est plus immédiate, un sentiment que vous avez à un moment précis qui s’entrelace avec le premier processus et génère ainsi une intersection mentale permettant la conception.»

Détourner les fonctions

A Zurich, ce décloisonnement est une revendication de la première heure au sein du couple Trix et Robert Haussmann. Le duo octogénaire d’architectes, à la ville comme à la scène, a passé sa vie à défier la norme dans le design et l’architecture. Depuis 1967, Trix et Robert Haussmann sont à l’origine de plus de 650 projets transversaux avec la même subversion et le désir de bousculer les lignes. Lauréat du Grand Prix fédéral de design en 2013, le couple partage la même volonté de détourner les dogmes du design et de l’architecture. En parfaits héritiers du Bauhaus, le couple à la tête du bureau ironiquement nommé Allgemeine Entwurfsanstalt (Institut de conception générale) s’attaque au célèbre bar Kronenhalle et dessine la nouvelle gare de Zurich.

Trix et Robert Haussmann sont passés maîtres dans le détournement d’objets et de leur fonction. Ils créent des chaises liquéfiées sur lesquelles il est impossible de s’asseoir, mais qui questionnent leur rôle. Inviter une personne à s’asseoir ou à prendre place n’est-il pas un acte de domination? Le couple bouscule les conventions. Dans les années 1970, il invente des armoires en trompe-l’œil ou entoure les immeubles d'un ruban d’ornement rouge et mou. A eux deux, ils théorisent le manierismo critico proche du design expérimental italien fondé à la fois sur l’utilisation déroutante des matériaux et le maniement de l’illusion, de la métaphore, de l’ambiguïté.

Du global au détail

Diplômé en architecture à la Waseda University de Tokyo, le designer Oki Sato dit «Nendo» (pâte à modeler) s’inspire de l’épure japonaise pour créer une grammaire architecturale qui prône l’ouverture et la circulation. A l’instar de la tour de verre Kojimachi Terrace à Tokyo. Avec ses balcons bordés de plantes et sa façade en forme de grille, cet immeuble de bureau de 11 étages défie ses voisins en offrant aux travailleurs un espace extérieur tout en maximisant la lumière naturelle et la ventilation.

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A Paris, l’architecte, designer et scénographe India Mahdavi intervient presque exclusivement sur des bâtiments existants, mais elle aborde son travail avec ses yeux d’architecte, sa première formation. «Face à un lieu construit, je m’intéresse d’abord à comprendre sa structure, son volume, sa fonction, sa circulation et la manière dont il a été habité afin de le redistribuer différemment, précise-t-elle. J’aborde les projets comme une architecte, c’est-à-dire de manière globale, pour arriver au détail. Un architecte d’intérieur va partir d’une échelle toute petite puis dézoomer. J’essaye donc de combiner ces perceptions inversées.»

Le rythme de l’espace

India Mahdavi travaille essentiellement à l'aide de plans. «Je mets d’emblée en place les circulations, la lumière, les volumes. Mes lieux sont très construits. J’aime que mes espaces aient des rythmes, des hiérarchies, une structure, poursuit-elle. J’ai finalement des réflexes d’architecte.»

A l’instar de son travail au Condesa de Mexico, où India Mahdavi a transformé cet immeuble résidentiel en hôtel. Le bâtiment reste, mais l’intérieur change. «J’aime ce contraste et ce respect de l’architecture», continue celle qui, entre l’architecture d’intérieur et le design, a choisi son camp. «Je suis une impatiente. L’architecture prend trop de temps; entre trois et sept ans selon les projets. J’ai besoin d’un rythme un peu plus soutenu parce que c’est comme cela que je peux tester des espaces et des pratiques.» Pour autant, il ne s’agit pas non plus d’un renoncement définitif. «Je suis aujourd’hui plus mûre et mieux armée pour revenir à l’architecture. Je ne suis pas cantonnée dans une discipline. Je suis libre.»

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