En France, c’est Saint-Etienne qui porte traditionnellement le titre de cité du design. Dans cette course à la palme de l’esthétique, Toulon talonne désormais la préfecture de la Loire et sa célèbre biennale. Le chef-lieu du Var a quelques atouts dans sa manche: le paysage, le beau temps permanent et un programme très grand public autour de la création en design et en architecture d’intérieur.

Lancée en 2016, la Design Parade Toulon a multiplié ses propositions, ses espaces d’exposition et le nombre de ses mécènes et sponsors, dont Chanel, Rado et le Mobilier national qui décerne en 2019 sa première récompense. «Au bout de quatre ans, nous en sommes au même point aujourd’hui que le festival de mode que j’ai créé il y a trente-cinq ans, observe Jean-Pierre Blanc, fondateur de la Design Parade. Si la mode a pris plus de temps, c’est parce qu’envisager un tel festival hors de Paris était une idée invraisemblable pour un milieu très particulier. Monter ici un événement autour du design et de l’architecture d’intérieur était a priori plus logique.»

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C’est aussi sans doute que, depuis quelques années, la profession connaît un spectaculaire engouement, notamment relayé par Instagram et ses millions de clichés de lieux stylés. «Comme la mode, l’architecture d’intérieur raconte des histoires et fait rêver. Je me souviens enfant des photos dans les magazines qui me baladaient en Méditerranée ou ailleurs dans le monde à travers des projets de décoration dingues.»

Un métier de l’évasion qui a convaincu le Centre Pompidou d’exposer ici une sélection de pièces de sa collection de design. Le musée s’engage pour trois ans, pour l’instant, mais avec déjà l’intention de jouer les prolongations. Pour autant, il ne s’agit pas d’implanter dans le Sud un Beaubourg-Toulon. Mais juste de passer l’été en province, dans une ville qui ne ménage pas ses efforts pour se pomponner et ainsi faire un peu oublier son statut de port militaire.

Archéologie du transat

Pour sa première sortie varoise, l’institution parisienne s’intéresse à l’humanité qui se vautre. Nouvelles vagues explique ainsi comment, grâce au paquebot, à la médecine des bains de soleil et à l’invention des congés payés, les designers et architectes ont inventé des meubles pour épouser le corps qui se repose. Dans une scénographie technicolor et tout en ondulation pop de l’architecte et designer India Mahdavi, l’exposition démarre sa chronologie avec le fauteuil transat d’Eileen Gray de 1926, passe par les inévitables fauteuils gonflables des sixties, embraie sur le mobilier sexy de Pierre Paulin et d’Olivier Mourgue et s’arrête à la fin du XXe siècle avec les chaises longues de Martin Szekely et de Marteen Van Severen aux lignes presque typographiques.

Côté représentation suisse, Youri Kravtchenko, Javier Fernandez Contreras et leurs étudiants du département d’architecture d’intérieur de la HEAD-Genève remontent, dans une échoppe toulonnaise, leur corner shop bluffant où les articles vendus à l’intérieur sont tous plus faux que nature. Tandis que l’architecte d’intérieur genevois Valentin Dubois a conçu les vitrines du nouveau Prix Visual Merchandising décerné par la maison Chanel.

Robinson designer

Mais la Design Parade, c’est aussi et surtout deux concours: un pour l’architecture d’intérieur à Toulon, un autre dédié au design à Hyères et ouvert aux étudiants des écoles d’art du monde entier. L’idée? A Toulon, une dizaine d’équipes a eu le soin de transformer les pièces de l’ancien évêché bâti au milieu de la ville en habitat éphémère aussi bien concerné par l’esthétique du Sud que par la conscience durable. Tous les projets retenus font ainsi un maximum appel à l’artisanat et aux matériaux naturels. Ce qui ne doit rien au hasard: architecte, designer et président du jury, le Marseillais François Champsaur travaille dans cet esprit de robinsonnade depuis plus de vingt ans. Il propose d’ailleurs sa propre scénographie juste à côté de l’exposition des concurrents. Et notamment une table en terre cuite spectaculairement «paléolithique» où, des assiettes à l’évier, tout est sculpté dans une matière ocre.

A ce défi naturaliste, ce sont Céline Thibault et Géraud Pellottiero, diplômés respectivement de l’ENSCI (Ecole nationale supérieure de création industrielle) et de l’Ecole Boulle, qui ont remporté à la fois le Prix du public et le Grand Prix. Il faut dire que leur salle de bains est intégralement fabriquée en pain de savon made in Toulon, baignoire comprise. «Pour l’instant, c’est un prototype. Il faut encore résoudre le problème de l’étanchéité, explique Géraud Pellottiero au sujet de ce bac qui sent bon l’olivier et dont il suffirait de se frotter le dos contre ses parois pour se décrasser. Notre inspiration vient du Japon, où le bain a moins une fonction de nettoyage que de rituel. Et notamment de la tradition du ofuro, cette baignoire en bois dans laquelle on s’immerge déjà lavé pour méditer et se délasser.»

Tables de contemplation

Un objet que l’on pourrait retrouver à la villa Noailles, à Hyères, qui accueille comme chaque année depuis quatorze ans des expositions organisées autour du concours design du festival. Dans ce qui servait jadis de piscine couverte à Marie-Laure et Charles de Noailles, Mathieu Lehanneur, président du jury, présente une sélection de son travail depuis dix ans. Le designer français, qui cherche depuis toujours comment allier la forme et le fond de la nature humaine, expose ses premiers cocons-biotopes qui servaient aussi de purificateur d’air. Passionné de géographie, de biologie et d’astrophysique, il présente également ses tables de contemplation qui répliquent en marbre le clapot des vagues océaniques.

Il y a surtout le couple Abraham & Rol, designers à la vie comme à la ville pendant cinquante ans, à qui la Design Parade apporte un éclairage salutaire. A partir de 1955, ce couple, franco-néerlandais qui s’est rencontré à Paris dans l’atelier du décorateur Jacques Dumond, va réussir l’union de l’élégance française avec la modernité rigoureuse hollandaise. Autant dire un tour de force. Peu connus des non-spécialistes, Janine Abraham et Dirk Jan Rol vont ainsi créer des meubles, mais aussi réaliser des projets d’architecture, qui revisitent l’usage du béton et du rotin.

Reste à parler du concours. Ces dernières années, le jury avait souvent fort à faire, pris entre des projets de design industriel classiques et des propositions beaucoup plus conceptuelles. Pour cette 14e édition, les choses sont plus claires. Le Français Maxime Louis-Courcier a développé un système de climatisation en tubes bioplastiques. Le Colombien Simon Ballen Botero recycle les résidus vitrifiés qui affleurent dans les mines d’or pour fabriquer des pots et des bouteilles. Mais le gagnant du Grand Prix est un luthier, danseur et designer. Natif de Toulon, Gregory Granados s’est inventé un ensemble de percussions super-esthétique, dont les instruments et les baguettes qui servent à les frapper proviennent de fonds de cuve ou de tuyaux de chauffage récupérés. Fantastique symphonie.


Design Parade Hyères jusqu’au 29 septembre et Design Parade Toulon jusqu’au 24 novembre. Programme et renseignement sur villanoailles-hyeres.com