Mode

Ces designers d’origine chinoise qui font flamber l’American Style

Jason Wu, tout juste 30 ans, concevait la robe de Michelle Obama pour la cérémonie d’investiture à la présidence des Etats-Unis. Ce créateur est représentatif de la vitalité insolente des designers sino-américains. Chercheuse en anthropologie du luxe, Leyla Belkaïd Neri raconte le succès d’une génération qui pourrait bientôt fondre sur l’Europe

Que de chemin parcouru entre la voie ­tracée par la lourde pioche d’un immigré chinois exsangue, sur le chantier de la titanesque Transcontinental Railroad reliant la West Coast à la East Coast, et le trait esquissé par le crayon effilé d’un créateur de mode qui dessine une robe de rêve, dans un studio de design immaculé à Manhattan. Du légendaire chemin de fer américain au non moins mythique catwalk de la New York Fashion Week, un trajet improbable entre deux univers et deux époques que tout semble séparer, mais qu’une simple foulée à l’intérieur du MOCA, le Museum of Chinese in America, suffit pourtant à traverser.

En préambule, l’exposition permanente qui relate l’épopée aux contours tragiques des premières vagues d’émigrés chinois débarqués en Californie au XIXe siècle. Trois mètres plus loin, Front Row: Chinese American Designers, l’exposition temporaire où sont contés les récits de vie, bien plus ras­surants mais toujours laborieux, des fashion designers américains d’origine chinoise. Dans le musée situé au cœur de Chinatown, un siècle et demi d’histoire se déroule sous nos yeux. «Je ressens mon appartenance à la communauté, je participe à l’affirmation d’une identité asiatique dans la mo­de», déclare Jason Wu, tout juste 30 ans, auteur des robes de bal féeriques portées par la First Lady, Michelle Obama, lors des cérémonies d’investiture de 2009 et 2013.

Et dire que la dernière fois que le MOCA s’était intéressé au vêtement, c’était pour rendre hommage, il y a trente ans, au dur labeur des femmes employées dans la garment industry de Chinatown. «Il y a d’ailleurs une forme de continuité entre cette exposition et celle de 1983, car la plupart des 16 designers présentés ici sont issus de familles actives dans la confection et dans l’industrie ou le business de l’habillement», rappelle Helen Koh, directrice exécutive du MOCA.

«Des manières différentes de se sentir Chinois»

«Des centaines de designers dont le background culturel est chinois travaillent dans l’industrie américaine de la mode, relève Mary Ping, la cocuratrice de Front Row. Nous avons mis en avant ceux qui ont fondé une entreprise et lancé un label pour raconter leur histoire.» Designer elle-même, Mary dévoile deux facettes de sa propre histoire en exposant, d’une part, l’une de ses créations, un ensemble de soie étonnant aux motifs obtenus par impression digitale, et, un peu plus loin, une robe qipao (prononcer tchipao) des années 1940, créée et portée par sa grand-mère, Madame Tam Chuen Lu-Tseng, une élégante Shanghaïenne émigrée aux Etats-Unis, qui a enseigné à sa ­petite-fille la couture et le style. Car l’exposition du MOCA s’enrichit d’un second volet, Shanghai Glamour: New Women 1910s-40s. Une histoire de mode tout aussi cosmopolite, où des mémoires qui n’en finissent pas de s’entrelacer se matérialisent par une douzaine de somptueux qipaos du siècle dernier, provenant pour la plupart du China National Silk Museum de Hangzhou.

Dans son bureau de la prestigieuse Parsons The New School for Design, l’autre cocuratrice de Front Row, la chercheuse Christina Moon, qui poursuit une enquête passionnante sur les familles coréo-brésiliennes de la filière fast fashion à Los Angeles, tente d’élucider l’éclectisme des collections des designers sino-américains. «Ils ont tous des histoires complètement différentes et ils ont surtout des backgrounds socio-économiques différents. Leur manière de se ­sentir Chinois est aussi très différente car certains sont nés aux Etats-Unis, d’autres en Chine, d’autres encore dans des pays voisins, comme la Malaisie ou le Vietnam. La diaspora est tellement immense.» 50 millions d’Overseas Chinese à travers le monde, dont environ 4 millions aux Etats-Unis, des chiffres qui donnent le vertige.

La résilience à travers le design

«Les designers ont chacun une manière spécifique de gérer les ambiguïtés liées à leur identité asiatique-américaine. Ils peuvent articuler visuellement ces ambiguïtés à travers leurs créations ou, au contraire, les nier, mais ils auront toujours à négocier cette identité à travers les médias et la manière dont ils sont et seront présentés par les médias. Plusieurs d’entre eux aimeraient être uniquement perçus comme des designers, ou comme des designers américains, mais, à cause de la politique ethnico-raciale dans ce pays, le fait d’être d’origine chinoise est quelque chose qu’ils auront toujours à gérer», poursuit Christina Moon.

Dans une culture où la solidarité intergénérationnelle reste cruciale, la carrière de fashion designer n’est pas toujours associée à l’idée de réussite sociale dans l’esprit de parents immigrés prêts à tout sacrifier pour voir leurs enfants devenir ingénieurs ou médecins. «J’ai interrompu mes études en médecine à Berkeley pour débuter au bas de l’échelle, au milieu des cartons, dans le stock de Barneys à New York, avant de fonder ma propre marque», raconte Wayne Lee, qui se remémore la profonde inquiétude de sa mère. Dans son atelier de la 39th Street, en plein Fashion District, les cuirs et les fins lainages italiens des vestes impeccablement coupées de la collection Fall 2013 rivalisent avec les soies blanches des robes estivales.

«Les vêtements devraient être une partie de vous-même, pas quelque chose que l’on jette, c’est pour cela que je crée des vêtements faits pour durer.» Une philosophie de toute évidence liée à l’expérience de l’exil et à ce que Wayne définit comme une expression de la résilience à travers le design, alors qu’elle se revoit, petite fille chinoise née au Vietnam, s’embarquer avec sa sœur et ses parents sur un bateau de fortune, puis s’échouer sur une île perdue du Pacifique, où la famille survivra une année entière avant d’atteindre l’Amérique.

Mais les designers ABC (American-Born Chinese) présentés au MOCA n’ont pas tous une histoire de vie aussi mouvementée. Certains, notamment ceux nés en Californie comme Derek Lam, sont issus de familles qui vivent aux Etats-Unis depuis trois générations. Un autre natif de San Francisco, Peter Som, s’est très tôt initié au dessin car ses deux parents sont architectes. «Mon back­ground culturel chinois n’influence pas mon esthétique du design au sens littéral. C’est juste une partie de ce que je suis, souligne-t-il. J’aime dire que je suis un ABC classique. Je vis dans les deux mondes.»

Phillip Lim, l’un des plus brillants designers de cette génération, pense que la dimension asiatique des projets des créateurs sino-américains serait davantage à rattacher à une éducation qui privilégie le travail acharné, l’humilité, la ténacité et l’intégrité, qu’à la citation de formes, de couleurs ou de motifs traditionnellement catalogués comme «chinois». Il arrive néanmoins que les empreintes d’une hybridation stylistique infiniment subtile se devinent derrière certains détails de finition ou juxtapositions de matières. Souvent, les imaginaires pluriels des designers donnent lieu à des interprétations épurées et intempo­relles, comme le suggèrent les compositions vestimentaires de Thomas Chen, le fondateur de la très jeune marque new-yorkaise Emmanuelle, qui a grandi à Wuhan, en Chine.

Alors que les trophées remis par le Council of Fashion Designers of America (les CFDA Fashion Awards) sont régulièrement raflés par des ABC, le monde entier s’interroge sur ces designers qui ont un pied sur chaque rive du Pacifique. Phénomène de mode éphémère? Vraisemblablement pas. Le déploiement spectaculaire de leurs labels a été anticipé par une première génération pionnière de créatrices de mode sino-améri­caines. Des femmes visionnaires comme Anna Sui, Vivienne Tam, Vera Wang ou Yeohlee Teng, qui ont réussi à entrebâiller les portes imposantes du temple du luxe international dès les années 80. «Nous avons grandi avec la conscience qu’il y avait des opportunités dans ce domaine, on se disait «c’est vraiment cool qu’il y ait ces chinese-american designers, qui sont considérés parmi les plus grands», se souvient Humberto Leon, 37 ans, cofondateur avec Carol Lim de l’incontournable Opening Ceremony.

Il y a bientôt deux ans, Humberto et Carol, tous deux natifs de Los Angeles, se sont retrouvés à la tête de la direction artistique de Kenzo… à Paris. Une déterritoria­lisation des projets conduits par les designers ABC confirmée par la récente ascension du Taïwanais-Américain Alexander Wang, 30 ans en décembre prochain, à la tête de la direction artistique de la maison parisienne Balenciaga. L’empire européen du luxe remodelé par les enfants des migrants asiatiques en Amérique? Un scénario fascinant, à la croisée de trois continents et de deux océans, qui augure une globalisation culturelle peut-être moins monotone que prévu. * Chercheuse en anthropologie du luxe et de la mode

Front Row: Chinese American Designers, New York, Museum of Chinese in America, 215 Centre Street. Jusqu’au 29 septembre. www.mocanyc.org

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