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Woodward Avenue, au cœur du downtown
© Stephen McGee

Voyage

Détroit, architecture City

Bien trop souvent associée aux crises économiques, l’ancienne Motor City cultive pourtant un héritage bâti fastueux. En pleine ébullition, elle se reconstruit à une vitesse folle et mise sur ses bâtisses Art déco et ses manoirs des années 1920

«Dessiner une ville rêvée est simple, en reconstruire une déjà existante demande de l’imagination», disait la philosophe américaine Jane Jacobs. Une force présente à Détroit. Sur des vestiges, elle se construit un futur, toujours plus avant-gardiste. «Son évolution s’est toujours faite selon le modèle de démolition/reconstruction», explique Melissa Dittmer, une architecte qui travaille pour la Ville.

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Créé en 1701, c’est un certain Antoine Laumet de La Mothe, seigneur de Cadillac, qui édifie le Fort Pontchartrain du Détroit, du nom du comte de Pontchartrain, ministre de la Marine sous Louis XIV. Très florissante, elle connaîtra cependant, en 1805, un incendie dévastateur. Mais jamais elle n’abandonne. Un siècle plus tard elle devient la célèbre Motor City. Il n’y a qu’à connaître sa devise pour y croire: «Speramus Meliora, Resurget Cineribus»: «Nous espérons des temps meilleurs; elle renaîtra de ses cendres.» Près de la rivière, elle s’est construite; grâce à la rivière, elle survivra. Comme le dit Adam, ce vampire jarmuschien dans Only Lovers Left Alive, à sa compagne, tout droit venue de Tanger: «Voici ta jungle. Quand les villes du Sud brûleront, celle-ci se relèvera car, ici, il y a de l’eau.»

Richesse passée

Aujourd’hui encore, c’est du côté du River Front que le renouveau a pris forme, dans ce downtown, totalement désertique il y a quelques années. Désormais, la ville montre plus que jamais sa capacité à se reconvertir et mise sur une nouvelle marque de fabrique, 100% «Made in Detroit». Elle change de visage, les grues se confondent aux buildings. Elle est un chantier où de nouveaux édifices s’érigent de terre, tous les mois. Les start-up ont envahi les immeubles tout neufs, le design s’est imposé comme un nouveau credo et l’architecture fait toute son originalité. Gratte-ciel Art déco, usines cubiques de l’ère industrielle, manoirs et quartiers abandonnés… L’éclectisme est, ici, maître mot.

Détroit est le reflet d’une richesse passée, bien trop longtemps oubliée. Il suffit de voir les immeubles des grands architectes Albert Kahn, George D. Mason et Wirt C. Rowland qui se mêlent aux logements de Ludwig Mies Van der Rohe comme aux tours de Minoru Yamasaki, le créateur du World Trade Center pour comprendre. «Je cherchais à créer une magnifique silhouette se confondant au ciel, avec une richesse de textures, de formes et une sensation de sérénité», expliquait le Japonais à propos du centre de conférences McGregor.

S’il n’est pas conseillé de s’y aventurer seul, nombre de quartiers étant encore marqués par les trafics de drogue, les crimes et la pauvreté, déambuler du Downtown à Midtown en passant par Corktown est un réel plaisir. C’est dans ce quartier que trône la fameuse gare, inspirée des temples grecs. Un symbole de la ville. Ce jour-là, un bus scolaire jaune dépose des enfants qui viennent se photographier devant l’édifice. Etonnant pour ce lieu totalement abandonné, dans lequel auparavant les passionnés d’urbex s’aventuraient pour immortaliser l’intérieur fastueux.

Encourager l’artisanat

La promenade se poursuit le long de la rivière, sur la Dequindre Cut, l’ancien chemin de fer aujourd’hui réhabilité et très fréquenté par les habitants. Il amène tout droit à Hart Plaza, là où siège la gigantesque sculpture-fontaine en acier d’Isamu Noguchi, à l’image d’un écrou à aiguille retourné. C’est aussi là que commence et s’impose la fameuse Woodward avenue, traversant toute la ville. Les gratte-ciel s’y entremêlent. Construits au début du XXe siècle entre la période Art déco et le courant Moderniste, ils ont cette particularité d’être très ornementés.

Détroit est réputée, pendant cette période, pour son artisanat. C’est à l’Université de Cranbrook, en banlieue, que le courant s’instaure. Pensée comme un village, elle se doit d’être l’équivalent de l’école du Bauhaus en Allemagne. George G. Booth, un magnat des médias, la conçoit en s’associant au célèbre Eliel Saarinen. Leur vision est claire: s’opposer à la production de masse et s’inspirer du mouvement anglais du XIXe siècle, lorsque la bourgeoisie lutte, pendant l’ère industrielle pour conserver les arts manuels. Cependant, cette fois-ci, les Américains décident d’avancer avec les temps modernes et cherchent un parfait équilibre entre la main de l’homme et la machine.

C’est au Guardian, une merveille abritant en 1928-29 l’Union Trust Co., que se distingue le mieux ce courant. Celle qu’on a surnommée la «cathédrale de la finance» doit son inspiration aux églises. «L’ensemble est inspiré du style gothique. On y retrouve justement la forme du bâtiment en croix et un plafond grandiose recouvert de mosaïques polychromes. Ce qui était très inhabituel», explique Michael Boettcher, le guide du lieu. L’heure est à l’américanisation, les architectes veulent avoir leur propre style et rappellent, sans cesse, leurs origines premières: les Amérindiens.

Déesse protectrice

A l’entrée, une déesse protectrice accueille avec ses grandes ailes le client. «Entourée de deux chefs indiens, l’un portant une clé, l’autre une épée comme symbole de sécurité signifiait: «Amenez votre argent ici, il sera entre de bonnes mains.» Ce grand «I», et ses 2 millions de briques rouges, est un symbole. «L’entreprise des briques a même fini par en vendre aux particuliers qui voulaient construire leur maison dans le même style.» Peu coûteuse, la brique a permis aux artisans de dépenser plus d’argent dans des matériaux très précieux comme la Terracotta, le marbre de Tunisie, les céramiques Pewabic, un atelier présent à Détroit et toujours en activité.

Juste en face, un autre building incontournable lui fait de la concurrence, le Penobscot. Dans la même veine, il est cependant un des huit plus hauts gratte-ciel au monde à l’époque. Si ces deux bijoux appartiennent encore au comté, il n’en est pas de même pour les autres. C’est dans ce quartier, que le milliardaire Dan Gilbert a racheté 90 des bâtiments abandonnés et n’en finit pas de les collectionner. Prochainement, il compte construire la plus haute tour de Détroit, à l’emplacement de l’ancien plus grand centre commercial Hudson’s, détruit en 1998. Si les hyperboles s’emploient comme jamais c’est que cet investisseur a la folie des grandeurs. Pour ce projet architectural, ainsi que trois autres prévus pour la même période, Dan Gilbert vient d’annoncer en septembre qu’il investissait avec sa compagnie Bedrock 1,9 milliard de dollars pour continuer à redynamiser la ville.

Dans l’ère du temps

Celle-ci vient de voir ouvrir un des hôtels les plus branchés et design, Le Foundation Hotel. Certes, le Book Cadillac et le Aloft restent deux icônes de l’architecture, mais ce nouveau chouchou à toutes les raisons d’être reconnu à leurs côtés. Logé dans une caserne de pompier, il a tout gardé de son authenticité, ce qui plaît à la jeunesse branchée qui vient y boire un cocktail ou dîner à la table du chef étoilé, Thomas Lents. Ce dernier a quitté Chicago pour tenter l’aventure et revisiter la cuisine américaine en travaillant avec les fermes alentour. Dans cet hôtel, le concept est simple, utiliser au maximum le potentiel de Détroit: les artistes, les designers, les brasseurs, les stylistes. Dans le hall, les réceptionnistes accueillent le client tout de noir vêtu en Detroit Denim et Detroit is the New Black. Des marques conçues ici même. Même chose pour les cacahuètes et whisky du minibar dans la chambre.

De nouveau sur Woodward avenue. Au loin, arrive un tramway, c’est le Q-Line qui rejoint le Downtown jusqu’à la fin du quartier de Midtown. Inauguré en juin, il crée, depuis ses débuts, la polémique. Beaucoup pensent que c’est une folie des grands investisseurs qui ont dépensé 144 millions de dollars. Outre cette somme exorbitante, le tramway ne dessert que ce quartier déjà développé, et ne désenclave en aucun cas ceux encore en difficulté. Il est, par-dessus tout, très lent… mais rafraîchissant en pleine canicule.

Finalement, il est sûrement plus agréable d’opter pour les MOGO, les tout nouveaux vélos urbains dispersés dans la capitale à 8 euros la journée pour se rendre au restaurant Antietam à Eastern Market. Ne pas chercher le nom sur la façade. Il n’y est pas. D’inspiration aztèque, elle est cependant reconnaissable. Curieusement, toute de bois lambrissée, la première salle invite à prendre un verre avant de pousser de grandes tentures et de pénétrer dans un autre univers pour le dîner. Un mélange d’Art déco et de design ultra-contemporain. Un salon intimiste et chaleureux coupé du monde. On y mange principalement végétarien, comme dans beaucoup d’autres restaurants ici. La tarte à la betterave est un des plats les plus demandés.

900 manoirs 

Plus on remonte Woodward, plus les maisons se font basses. A Midtown, le style est différent et la quantité d’églises étonnante. D’inspiration gothique, elles rappellent celles d’Europe. Tout comme la multitude de manoirs. Avenue Boston-Edison, sont présents les 900 plus impressionnants. C’est ici qu’ont vécu, dans les années 1920, les grandes fortunes de l’industrie automobile et des familles comme les Kresge. Celle qui créa la fameuse enseigne K-Mart et qui est aujourd’hui à Détroit un des grands investisseurs.

Aucun de ces édifices n’est similaire. Ils ont chacun leur propre architecture. Un mélange de cottage anglais, d’esprit Tudor, de style colonial, antique et même provençal. Pour ceux qui aimeraient passer une nuit ou deux dans un de ces manoirs, ils pourront se rendre à E. Ferry street, là où six différentes demeures sont devenues des Bed & Breakfast.

Si, en cinq ans, le changement a été radical et que les habitants en sont les premiers étonnés, une partie est encore vide. A peine hors du downtown, les rues sont calmes. Très calmes. Et les avenues sont grandes. Très grandes. Il règne une ambiance, étonnamment, reposante. Les espaces sont vacants, l’herbe a recouvert les terre-pleins. Des personnes errent, le regard vide, peut-être bien trop imbibées par l’alcool ou inhibées par quelques stupéfiants. Ici, les limites ne sont plus visibles. D’une rue à l’autre, la différence est notable. Du fait des aléas qu’a connus la ville, elle n’a pu se reconstruire pour le moment que par poches. Ce fut l’effet du «shrinking city», qui a tant modifié la planification et l'a laissée pleine de trous.

Sur les traces d’Albert Kahn

Enfin, le dernier établissement qui fait la renommée de Détroit est le Fisher Building, abritant un des théâtres les plus réputés. L’œuvre, considérée comme «le plus grand objet d’art de l’époque» est celle du grand Albert Kahn. S’il est tant connu pour la construction de Détroit, c’est en grande partie pour ses usines automobiles.  «Il a donné naissance à ces «industries de lumière du jour», un bâtiment rectiligne avec de très grandes fenêtres. Construite en béton armé, la structure était bien plus solide, en particulier lorsque l’usine était sur plusieurs étages. A retenir tout de même: si on lui attribue l’invention de ce matériau, c’est en réalité quatre ingénieurs français qui l’ont imaginé.

L’idée de Kahn était de fuir le modèle d’industrie-prison du XIXe siècle. Il a participé à rendre les lieux plus humains. Il dessina avec son frère Julius, un ingénieur, les plans du Packard Plant, la plus grande industrie automobile au début du siècle. Si Kahn trouvait l’œuvre de Frank Lloyd Wright trop exotique, il admirait en revanche le modernisme de l’Allemand Peter Behrens», explique Michael Hodges, journaliste au Detroit News, qui vient tout juste de signer un roman à propos de l’architecte.

Le Packard, abandonné, a longtemps été un symbole d’Urbex. Un graffiti de Banksy découvert à l’intérieur fit d’ailleurs grand bruit. Un petit garçon peignant en rouge «I remember when all this was trees». Il fut volé par des galeristes et vendu trois ans plus tard à des acheteurs de Los Angeles. Un acte très mal pris par la communauté artistique, qui considérait cette œuvre comme un symbole de la ville.

Décor de tournage

Aujourd’hui, le Packard a été racheté par l’investisseur Fernando Palazuelo avec son entreprise Arte Express, pour seulement 400 000 dollars. Le chantier, qui durera quinze ans, vient d’être lancé en juin. Cette usine, qui fut le lieu de grandes raves de techno, est en passe de devenir un complexe hôtel-résidences-boutiques. «Quelquefois nous regrettons le temps où tout était vide, où il n’y avait aucun policier et que nous pouvions participer aux fêtes les plus folles», explique Eric Froh, un vrai de vrai qui a vécu les heures les plus sombres de Détroit.

Ce jour-là, le lieu est très sécurisé, comme à son habitude désormais. Un des responsables fait visiter les lieux, il se souvient de l’époque où ce n’était qu’un supermarché et qu’il venait, enfant s’y amuser avec ses amis. Il découvre les dernières peintures murales que l’entreprise veut tenter de sauvegarder. Plus l’on s’enfonce, plus le sol disparaît sous nos pieds. «Il y a quelques mois, le film Transformers a été tourné, juste ici, sous ce plafond qui s’effondre. C’était incroyable. Juste là, regardez, c’est une affiche qu’ils avaient collée: «Report Alien activity». » Lui-même semble étonné de l’ampleur de ce bâtiment. Mais la gigantesque ancienne «Tower Water», est, quant à elle, toujours là, dressée sur ses quatre pieds, coiffée de son petit chapeau d’acier. Comme pour rappeler les heures glorieuses. Un symbole de l’architecture des villes industrielles de la Rust Belt.



Y aller

Vols quotidiens depuis Genève avec Swiss, www.swiss.com

Y dormir

The Foundation Hotel, 250 W Larned Street, www.detroitfoundationhotel.com

The Aloft au sein du bâtiment David Whitney, 1 Park Ave, Detroit, www.aloftdetroit.com

The Inn On Ferry Street, 84 E Ferry Ave Detroit, www.innonferrystreet.com

Y manger

Antietam, 1428 Gratiot Ave, www.antietamdetroit.com

Selden Standard, 3921 2nd Ave, www.seldenstandard.com

Y siroter un cocktail

Sugar House, 2130 Michigan Ave, www.sugarhousedetroit.com

S’y cultiver

Pour profiter d’une visite guidée de l’architecture de la ville se rendre sur: visitdetroit.com/itinerary/tours-in-detroit/

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