Mode

Dior de fil en aiguille

Pendant trois jours en octobre, la maison de mode ouvrira les portes de ses ateliers haute couture à Paris. Mise en bouche

Combien d’heures de travail pour réaliser une robe? «Difficile à dire. Cela varie d’une centaine à près de 2000 heures en fonction de la complexité du modèle et du rythme des artisans.» Florence Chehet est première d’atelier Flou chez Christian Dior Haute Couture, là où se travaillent les tissus fluides et évanescents, par opposition à l’atelier Tailleur.

Ici, sous les toits du 30, avenue Montaigne, siège historique de Christian Dior, à Paris, cette couturière en cheffe chorégraphie la valse de ciseaux et d’aiguilles qui donnent vie aux créations de la directrice artistique Maria Grazia Chiuri. Sur les tables, pas de machines à coudre. Contrairement aux collections de prêt-à-porter, chaque pièce de haute couture est entièrement réalisée à la main et sur-mesure. Exactement comme en 1946, date de création de la maison Dior, aujourd’hui propriété du groupe LVMH.

Pour en savoir plus sur le style Maria Grazia Chiuri: A Paris, une haute couture ramenée à son essence

A taille humaine

A l’occasion des Journées particulières du groupe de luxe français, les 12, 13 et 14 octobre prochains, les ateliers Flou et Tailleur de Dior Haute Couture seront reproduits dans les grands salons du 30, avenue Montaigne. L’occasion pour le grand public de découvrir des savoir-faire ancestraux et de mettre un pied dans l’univers feutré de la haute couture, l’expression la plus artistique de la création de mode, un luxe ultime qui n’a jamais cessé de fasciner les foules.

Pour LVMH, il s’agit aussi de souligner la dimension humaine et artisanale d’un de ses paquebots du luxe, loin des campagnes de pub internationales, loin des boutiques ultra-léchées et des défilés réservés aux professionnels et aux VIP. Une démarche déjà amorcée l’année passée lors de l’exposition-événement Christian Dior, couturier du rêve, au Musée des arts décoratifs de Paris, puisqu’une salle entière plongeait les visiteurs dans l’intimité des ateliers. Ou encore en juillet dernier, pendant le défilé haute couture automne-hiver 2018-2019: en hommage aux artisans de l’ombre, Maria Grazia Chiuri avait demandé que les murs du Musée Rodin soient recouverts de bustes habillés avec des toiles à patron immaculées.

A lire aussi: La mode ou l’éternel retour

Mémoire de tailleurs

Chaque jour, dans les ateliers haute couture de Dior, il ne se joue pas seulement un acte de virtuosité mais également un travail de mémoire. Comme un antidote au culte de l’instantanéité et au désir constant de nouveauté, les traditions séculaires s’y perpétuent d’abord à travers une division du travail rigoureusement établie. Ici, l’un ou l’une dessine un patron pendant que l’autre coupe le tissu, tandis que quelqu’un d’autre coud, brode, repasse. Chaque geste est minutieusement exécuté sans que le hasard ou l’imprécision ait son mot à dire. L’impact des nouvelles technologies? Il est inexistant, à en croire Florence Chehet.

«Le point à la main reste le point à la main. Notre travail évolue surtout en fonction des différents directeurs artistiques. Du temps de monsieur Galliano, les croquis ressemblaient à un vague carré qu’il fallait interpréter et le modèle évoluait beaucoup en cours de fabrication. A l’inverse, les dessins de Maria Grazia Chiuri sont très précis. Ce qu’elle dessine correspond à ce qu’on aura sur le podium. Bien sûr, il arrive qu’elle annule une ou deux tenues au dernier moment, mais globalement on sait ce qu’elle veut, on gagne un temps fou.»

Sur commande

A la réalisation des collections haute couture et des tenues destinées aux VIP viennent s’ajouter les commandes des clientes privées. Comme les noms d’actrices ou de chanteuses, l’identité de ces femmes richissimes est un secret jalousement gardé par la maison Dior. Pour elles, les ateliers répliquent ou adaptent des modèles imaginés par Maria Grazia Chiuri, mais aussi par de précédents directeurs artistiques comme Christian Dior et John Galliano, les plus demandés. Ici aussi, la plongée dans l’histoire de la maison est constante. «Les clientes viennent nous voir avec des images d’archives qu’elles trouvent dans une exposition, sur internet ou sur les réseaux sociaux. En ce moment, nous sommes en train de travailler sur la réplique d’une robe dessinée en 1949 par monsieur Dior. Nous avons le croquis de l’époque, on se débrouille pour le mettre en œuvre», promet Florence Chehet.

A lire également: Yves Saint Laurent Marrakech, un musée en terre promise

Trésors secrets

Pour exhumer le passé de la maison Dior, les ateliers de haute couture peuvent compter sur l’appui de Dior Heritage, un fonds d’archives créé en 1987 à la demande de Bernard Arnault, patron de LVMH. Il y a une année et demie, ce service de douze personnes s’est installé dans un luxueux écrin à la façade anonymisée, non loin de l’hôtel particulier du 30, avenue Montaigne. Hormis les collections de haute couture et de prêt-à-porter, désormais conservées en province, on y trouve des milliers de documents (livres, magazines, croquis, photos, communiqués de presse, etc.), des parfums, et accessoires historiques répartis sur les 70 ans d’existence de la maison.

Le tout fait également l’objet d’une base de données numérique. «Notre grande chance, par rapport à d’autres maisons de couture, c’est que monsieur Dior a beaucoup dessiné, au point d’avoir parfois plusieurs croquis pour un même modèle. Sans compter les croquis des modèles finis, destinés aux grandes clientes ou aux acheteurs professionnels qui avaient le droit de venir aux défilés. Tout était strictement géré, car monsieur Dior avait horreur de la copie», développe Soizic Pfaff, directrice du département des archives.

Dior revisité

Fermé au grand public, Dior Héritage accueille régulièrement des étudiants, des chercheurs, des clientes triées sur le volet… et bien entendu les différents directeurs artistiques de la maison, qui se servent des archives pour découvrir et renforcer l’ADN de la marque. Chacun à sa manière. «A son arrivée, John Galliano a voulu tout voir. Les croquis de toutes les collections, les chartes de collection, les livres, etc. Ses équipes venaient aussi régulièrement travailler avec nous. Raf Simons était surtout intéressé par les chartes de collections avec les échantillons de tissus. Quant à Maria Grazia Chiuri, elle est ouverte à tout. Elle n’hésite pas à piocher dans les créations de ses prédécesseurs pour remettre certains accessoires ou imprimés au goût du jour. Elle se considère comme une commissaire d’exposition de nos archives», expose Soizic Pfaff.

De l’importance de l’histoire dans la mode: La mode ou l’éternel retour

Constamment à la recherche de nouvelles pépites, le fonds Dior Heritage recourt régulièrement aux ventes aux enchères et n’hésite pas à racheter des pièces d’archives à des clientes ou à leurs descendants. «Nos choix se portent surtout sur des modèles ayant appartenu à des personnes connues ou des pièces emblématiques du style Dior, détaille Soizic Pfaff. Nous recherchons aussi des vêtements que nous n’exposerons pas forcément mais qui permettent de mieux comprendre une technique de fabrication, un détail de coupe ou les plis d’une blouse par exemple. Tout ce qui touche au savoir-faire propre à monsieur Dior fascine les gens.»

Publicité