Mode

Dior, magiquement vôtre

Inaugurée pendant la semaine de la haute couture, une grandiose exposition organisée par le Musée des arts décoratifs de Paris célèbre les 70 ans de la maison Christian Dior. Les commissaires d’exposition, Florence Müller et Olivier Gabet, nous parlent de sa conception

Paris, les défilés haute couture battent leur plein. Le plus beau cocktail de la semaine a lieu lundi 3 juillet dans les jardins du Louvre, privatisés pour la soirée. L’occasion? L’inauguration au Musée des arts décoratifs de Christian Dior, couturier du rêve, exposition-événement qui célèbre les 70 ans de la maison Dior, soit la plus grande rétrospective mode jamais organisée par l’institution française. Il y a là toute la fashion sphère, les égéries de la maison Dior, Natalie Portman, Jennifer Lawrence, Bella Hadid, mais aussi une belle brochette de top modèles (Eva Herzigova, Cara Delevingne, Karlie Kloss), de blogueuses-influenceuses-entrepreneuses (Chiara Ferragni, Jeanne Damas) et d’actrices bankable (Laetitia Casta, Aymeline Valade, Sandrine Kiberlain).

L’envie de fête est palpable. Le champagne coule à flots, des violonistes en smoking jouent la new wave de New Order en guise d’amuse-bouche. Entre deux éclats de rire, on refait le monde, on refait la mode, on se remet à peine du vertige que constitue cette expo de tous les superlatifs, un véritable blockbuster muséal.

Dialogue entre l’art et la mode

Pour raconter l’épopée Dior, les commissaires d’exposition Olivier Gabet et Florence Müller ont vu les choses en grand: trois cents robes de haute couture conçues de 1947 à nos jours, 700 accessoires, 100 œuvres d’art, ainsi que des centaines de documents d’archives inédits (illustrations, croquis, lettres et manuscrits, photographies de reportage) ont été réunis sur près de 3000 m2. Rappelons qu’en 1987, une rétrospective consacrée à Christian Dior s’était déjà tenue au Musée des arts décoratifs, mais restait moins exhaustive et se concentrait sur les dix années (1947-1957) de création du couturier.

Pour comprendre comment s’est construit le rayonnement de la maison Dior dans le monde entier, Christian Dior, couturier du rêve va chercher beaucoup plus loin. Les curateurs établissent non seulement d’intimes conversations entre l’art – un domaine très cher à Dior – et la mode, mais ils explorent également le travail des six directeurs artistiques qui ont succédé au maître: Yves Saint Laurent, Marc Bohan, Gianfranco Ferré, John Galliano, Raf Simons et aujourd’hui Maria Grazia Chiuri.

«Ce qu’un musée apporte à une maison comme Dior, c’est un autre discours. Le monde peut bien être rempli de marques de luxe, mais il y a une différence entre ce monde-là et une maison qui repose sur de vraies personnes avec de vrais tempéraments artistiques. C’est l’occasion pour le public de plonger dans l’histoire de la mode et de notre culture», se réjouit Florence Müller, historienne de la mode.

Musique scénographique

Une bonne expo de mode, c’est d’abord une émotion. Pour apporter des connaissances à un public néophyte, il faut avant tout capter le regard, séduire, pour ensuite dévoiler l’envers du décor et comment un vêtement raconte son temps. Aux Arts décoratifs, ce défi a été relevé avec brio.

Ambitieuse, la mise en scène propose d’abord des moments apaisés où le visiteur découvre la vie de Christian Dior, son passé de galeriste, ses amitiés fameuses (Dali, Cocteau, Giacometti, Picasso) et bien sûr son travail de couturier. On y découvre l’intelligence des formes avec, exemple fameux, le «New Look» du printemps-été 1947, cette femme-fleur qui a renvoyé au passé la silhouette masculine des années de guerre.

L’expo est composée sur un mode très musical qui aurait été cher à Christian Dior, lui-même un grand mélomane

De ces espaces calmes, on passe soudain à des moments de saisissement. Dans la nef du musée, un morceau de bravoure architecturale de 13 mètres de haut, la scénographe Nathalie Crinière a imaginé une grande salle de bal, évocation du monde de la Café Society des années 1940-1950 dans laquelle évoluait Monsieur Dior. Au milieu d’une lumière bleue scintillante y trônent des robes fastueuses, époustouflantes. Certaines ont été portées par Grace de Monaco, Lady Diana ou Charlize Theron. Il y a aussi cette salle où sont présentées les toiles d’atelier, sorte d’immense cabinet de curiosités baigné dans une très belle lumière blanche. Ce dialogue d’effets crée un rythme, une dramaturgie digne des grandes productions hollywoodiennes.

«C’est très semblable aux défilés de l’époque de Monsieur Dior, qui alternait de jolies robes du jour parfaitement coupées, très simples, des textiles rigoureux et exigeants, et de temps en temps un coup de Trafalgar, une robe rouge tourbillonnante, se félicite Olivier Gabet, directeur du Musée des arts décoratifs. L’expo est composée sur un mode très musical qui aurait été cher à Christian Dior, lui-même un grand mélomane.»

Le sacre de la haute couture

En matière de vêtements, Florence Müller et Olivier Gabet ont pris le parti d’exposer principalement des robes de haute couture, l’expression la plus artistique de la création de mode. «La haute couture est quelque chose de peu accessible, sauf pour quelques centaines de journalistes et de clientes. Nous voulions montrer aux visiteurs des pièces qui soient absolument exceptionnelles, d’autant plus qu’elles relèvent du domaine du mystère», développe Florence Müller. Olivier Gabet renchérit: «Dans les yeux du grand public, la mode souffre encore hélas de beaucoup de fantasmes, notamment l’idée d’une forme de superficialité. La haute couture est sans doute le meilleur moyen de contrer ce genre de stéréotypes, en dévoilant l’extrême sophistication du travail qui se met en place, tant au niveau de la conception que des inspirations des collections.»

En examinant le travail des six directeurs artistiques qui ont succédé à Christian Dior, on regrettera peut-être l’absence d’Hedi Slimane ou de son successeur Kris Van Assche, qui ont largement contribué au rayonnement du nom de Dior dans la mode masculine. Mais, à y regarder de plus près, leur travail en tant que créateurs de prêt-à-porter ne correspond pas vraiment au fil rouge de l’expo, clairement énoncé dans son titre «Christian Dior, couturier du rêve, a tout d’abord une explication historique: avec son programme dit du New Look, Dior a voulu ramener le temps du rêve après le temps de l’horreur, dans le contexte de l’après-guerre. Il a ramené le goût pour le bonheur, la joie de vivre, la beauté. Par ailleurs, il avait baptisé son studio de création le bureau des rêves. Ses créations étaient pour lui des rêves qui prenaient ensuite vie à travers ses croquis puis les robes elles-mêmes», expose Florence Müller.

Dior, businessman romantique

Au-delà de la magie de la couture signée Dior, l’exposition des Arts décoratifs raconte aussi un destin exceptionnel. Celui d’un personnage modeste à la culture encyclopédique, un timide au physique un peu ingrat qui finira par régner sur les élégances du monde entier.

«Ce qui m’a le plus frappé en préparant cette exposition, c’est que Christian Dior avait un côté artiste qui lui venait de sa mère, mais aussi un côté businessman qui lui venait de son père, souligne Florence Müller. Quand il voyageait, il écrivait tous les jours au directeur de sa maison, il se mêlait de tous les détails de gestion de son entreprise. Il faut rappeler que c’est la première maison de couture parisienne à s’être déployée dans le monde entier. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes ont de la peine à trouver leur voie, et c’est exemplaire de montrer la vie de ce bourgeois qu’une faillite a entraîné tout en bas de l’échelle. Mais il a su reconstruire la fortune familiale. Son histoire montre qu’il y a toujours des ressources dans un être pour rebondir et réinventer sa destinée.»

Homme de musée

Homme des arts, homme de goût, légende de la mode, le destin de Christian Dior méritait bien cet hommage dans un grand musée. «Si un créateur n’a rien à voir avec l’art et que vous le mettez au musée, on aura de la peine à trouver de l’émotion. Or Christian Dior était un homme de musée, il connaissait certainement par cœur les collections du Louvre et des Arts décoratifs, où, en 1955, il a même présenté ses créations. Il y a une légitimité singulière et naturelle à accueillir sous notre toit cette rétrospective. Comme les robes de Monsieur Dior, l’exposition tombe juste et, dans certaines salles, on ressent cette émotion très violente de choses qui se rencontrent.»


«Christian Dior, couturier du rêve», jusqu’au 7 janvier 2018 au Musée des arts décoratifs de Paris, www.lesartsdecoratifs.fr

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