Mode 

Dior, trame africaine

Lundi dernier, la maison française présentait à Marrakech son annuelle collection Croisière. L’occasion de rendre hommage aux savoir-faire textiles africains et d’établir un dialogue interculturel

La mode a-t-elle encore le droit d’être frivole? Peut-elle encore être un simple acte créatif, un spectacle d’insouciance et de légèreté? Voilà quelques-uns des questionnements soulevés par le défilé Croisière 2020 de la maison Dior, qui s’est déroulé lundi 29 avril à Marrakech avec d'impressionnants moyens. Rien ne semblait trop fou pour accueillir les quelque 800 invités de l’événement, parmi lesquels se trouvaient de nombreuses stars, comme les actrices Lupita Nyong’o, Jessica Alba et Amira Casar.

Et après avoir défilé au palais de Blenheim, en Angleterre (2016), au milieu du désert de Calabasas, en Californie (2017), et dans les manèges de Chantilly, en France (2018), Dior a jeté son dévolu sur les somptueuses ruines du palais El Badi, dépouillé et détruit dès 1696 par le sultan alaouite Moulay Ismaïl. Au moment du cocktail dînatoire, l’assemblée a vu surgir la grande Diana Ross le temps d’un concert privé petits fours-champagne. Voilà pour la frivolité. 

Manifestes politiques

Sur le podium, l’affaire était tout autre. Depuis son arrivée chez Christian Dior, en 2016, la directrice artistique des collections femme Maria Grazia Chiuri conçoit ses défilés comme des manifestes politiques visant à interroger les hiérarchies sociales et culturelles, notamment la place des femmes dans la société. Pour la créatrice originaire de Rome, la globalisation oblige l’industrie du luxe à participer aux conversations du monde, qu’il s’agisse de diversité, d’inclusivité ou d’environnement.

A Marrakech, porte entre l’Europe et l’Afrique, la collection Croisière avait pour ambition d’ouvrir un dialogue créatif avec le continent africain en mettant en valeur les savoir-faire textiles de la région. Au cœur du propos, le wax – une cotonnade bariolée née en Asie, industrialisée en Europe puis adoptée dès le XIXe siècle en Afrique –, ici décliné dans les codes de la maison Dior: veste de tailleur Bar, robe longue à volants, jupe corolle. Une greffe inattendue qui donnait à la silhouette Dior un côté moins formel et très contemporain.

Wax fédérateur

Sur le papier, la démarche semblait périlleuse. Plusieurs maisons de mode européennes se sont récemment cassé les dents en «empruntant» maladroitement des éléments stylistiques de cultures étrangères: défilé «hommage» à l’Afrique avec des mannequins exclusivement blancs, boubous made in England par-ci, turbans sikhs fabriqués en Italie par-là. A la clé, des accusations d’appropriation culturelle largement relayées sur les réseaux sociaux et d’inévitables dommages en termes d’images et de chiffres d’affaires.

«L’appropriation culturelle consiste à s’inspirer d’éléments préexistants d’une autre culture, à reproduire ces éléments par ses propres techniques et à les utiliser sans qu’il y ait de retombées économiques pour le pays concerné. Ce n’est pas du tout le cas pour cette collection, où il y a un véritable engagement économique pour promouvoir et valoriser les artisans et les industries associés», détaille Anne Grosfilley.

Conseillère principale

Spécialiste mondiale des tissus wax, cette chercheuse et anthropologue française a été la conseillère principale de Maria Grazia Chiuri sur cette collection Croisière. C’est elle qui a suggéré à l’Italienne de travailler avec Uniwax, à Abidjan, l’une des seules usines africaines à fabriquer des tissus wax de façon traditionnelle, en mécanisant la technique artisanale du batik indonésien. Ainsi, les dessinateurs d’Uniwax ont été invités à réinterpréter les codes de la maison Dior avec leurs propres références. Résultat, 42 dessins inédits réinventent la toile de Jouy et les motifs des tarots.

«Nous n’avons travaillé qu’avec des sociétés africaines, mais pour faire quelque chose de nouveau qui soit un dialogue, une conversation entre Dior et Uniwax. En ce sens, la collection est africaine parce que les tissus proviennent d’Afrique, mais elle ne fait pas africain, car elle ne propose pas une vision premier degré de l’Afrique. C’est une démarche totalement nouvelle et humaniste qui consiste à identifier et à nommer les artisans qui participent à la collection», s’enthousiasme Anne Grosfilley.

Dialogues multiples

Soucieuse d'offrir une visibilité optimale aux créateurs africains, Maria Grazia Chiuri a également ouvert son défilé au designer Pathé Ouedraogo, dit Pathé’O, figure tutélaire de la mode made in Africa. Ses chemises aux imprimés de couleurs vives sont devenues des symboles du continent et de sa diversité culturelle. Pour Dior, il a conçu une chemise à l’effigie de l’ancien président sud-africain Nelson Mandela, dont il fut longtemps le tailleur.

«C’est une grande opportunité pour nous de pouvoir se rapprocher d’une maison comme Christian Dior et de donner notre expertise. C’est l’occasion de montrer aux Africains que nous n’avons pas besoin de ressembler à quelqu’un d’autre. Nous devons être nous-mêmes et nous rendre compte que la mode peut être un vecteur de développement du continent», confie à Marrakech Pathé’O.

Fait rare dans une grande maison, Maria Grazia Chiuri a invité une autre styliste à donner son interprétation de l’ADN Dior. Grace Wales Bonner, designer née à Londres de mère britannique et de père jamaïcain. Lauréate du Prix LVMH en 2016, elle a imaginé pour Dior une nouvelle interprétation du célèbre New Look, avec une veste Bar rebrodée de raphia selon des techniques artisanales caribéennes. «C’est un vêtement hybride qui vient d’une autre perspective culturelle tout en intégrant les valeurs du luxe européen», observe la jeune femme.La mode a-t-elle encore le droit d’être frivole? Peut-être pas. Peut-être plus tard, lorsque les ponts entre les cultures auront été reconstruits.

Publicité