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«Dress code», guide de survie...

Les codes vestimentaires qui figurent parfois sur les cartons d’invitation relèvent souvent du casse-tête. Que faut-il comprendre par «Business California» ou «Top Hats and Tails»? Enquête signée Catherine Cochard

Certaines occasions qui, de prime abord, pouvaient sembler n’être vouées qu’à faire la fête et se détendre se révèlent être d’infinies prises de tête. Par exemple, ce week-end dans le Midi prévu de longue date et dont le carton d’invitation vient d’arriver. Ces trois jours de célébrations viennent de se transformer en un séjour protocolaire qui ne laisse que peu de place à l’improvisation. Vendredi soir, le carton suggère – mais tout le monde sait bien qu’il ne s’agit pas que d’une suggestion – de se vêtir «casual chic». Le lendemain, sitôt le petit déjeuner avalé en mode «Morning Wear», il faudra trouver de quoi s’accorder à l’activité de l’après-midi en arborant un look «polo chic». Le soir venu, clou du week-end, c’est en «Red Carpet» qu’on vous attend. Enfin, le dimanche, pour siroter du champagne dans le jardin, une tenue «Garden Party» fera l’affaire…

Comme il existe un code de la route, il existe un code vestimentaire qui indique comment s’habiller pour chaque occasion. Un diktat de la mode qui ne dit pas son nom. Certains couples sur le point de se marier en raffolent – ajoutant volontiers à leur carton d’invitation une mention personnalisée de la façon dont l’hôte devrait se vêtir – tout comme les organisateurs d’événements mondains. Ainsi donc, toutes ces décennies d’émancipation, le port du pantalon pour les femmes puis de la minijupe, tout cela pour en arriver au creuset de notre civilisation qu’est le dress code, soit l’impossibilité de s’habiller comme on le désire.

Le code vestimentaire n’est pas une invention de la société moderne. En Occident, au Moyen Age déjà, on édictait des lois somptuaires qui réprimaient l’extravagance des costumes. L’habillement est un marqueur, le règlement vestimentaire, même tacite et non écrit, est une norme sociale qui a pour but que personne ne se sente exclu, ou – au contraire – que les non-initiés puissent être facilement repérés. «Dans la confusion de toutes les classes, chacun espère pouvoir paraître ce qu’il n’est pas et se livre à de grands efforts pour y parvenir», théorisait le philosophe Alexis de Tocqueville en 1935 dans De la Démocratie en Amérique.

Le dress code n’est donc pas qu’un ennemi des libertés stylistiques. Il peut s’avérer d’une grande aide pour savoir comment se ­comporter en matière d’habillement. A la manière d’UBS – et de nombreux autres établissements – qui développe sur une quarantaine de pages à l’intention de ses salariés les différents points de son code vestimentaire. Jusque dans le moindre détail: «La veste se porte boutons fermés. En position assise, ils doivent toujours être ouverts.» Et plus loin: «En général, un chemisier se porte avec une veste. Lorsqu’il fait très chaud, et après validation de votre supérieur hiérarchique, il est possible de ne porter que le chemisier avec le pantalon ou la jupe.» Enfin: «Ne portez jamais de chaussures trop petites pour vous: il n’y a rien de pire qu’un sourire crispé.» Bonus: «Vous prolongerez la durée de vie de vos bas et de vos collants si vous avez les ongles des pieds bien coupés et limés.»

Les précédents exemples démontrent le potentiel comique insoupçonné du dress code. Un potentiel avec lequel les auteurs Maxime Donzel et Géraldine de Margerie se sont amusés en publiant à l’automne 2012 Dress Code – le bon vêtement au bon moment, un guide de survie à l’intention des personnes ne sachant comment s’habiller pour toutes sortes d’événements, qu’il s’agisse de faire son coming out, larguer quelqu’un (on évitera alors le t-shirt «Don’t worry, be happy»), aller à une manif ou devenir vieux. «Notre postulat de base, c’était de dire qu’il y a des dress codes partout et tout le temps, explique Maxime Donzel, co-rédacteur du vade-mecum. Mais plutôt que de considérer cela comme un ordre de marche, il faut y voir un coup de main pour savoir comment s’habiller pour participer à l’événement. Les invités d’une soirée montrent, en ayant suivi la suggestion de code vestimentaire, qu’ils jouent le jeu et qu’ils sont contents d’être là.»

«Le dress code est pour moi à prendre comme une invitation à la fantaisie, poursuit l’auteur. Suivre un dress code dans ses moindres détails, c’est faire preuve d’énormément de conformisme. Ce n’est pas interdit, mais c’est dommage de ne pas en profiter pour être créatif.» Car parfois, les gens sont la seule touche d’originalité d’un événement… «J’ai l’impression que certains organisateurs misent sur le dress code des invités pour donner du relief à leur événement. C’est une forme de paresse de leur part: ils se disent que les invités feront la déco. J’ai eu l’occasion de participer à une croisière d’une semaine. Chaque soirée avait un dress code différent. Or chaque soir, les invités se rendaient au même endroit pour danser sur la même playlist. Les vêtements variaient mais c’était sept fois la même soirée. C’était un peu ridicule.»

Même si on s’en amuse, le dress code demeure un élément important du vivre ensemble. On peut ne pas vouloir le suivre mais ce faisant on transmet un message puisque le vêtement est un vecteur de communication. Ne pas suivre le dress code, c’est donner l’impression qu’on se rebelle. ­Contre qui? Contre quoi? Souhaite-t-on vraiment devoir se justifier et argumenter pour une simple combinaison vestimentaire ne correspondant pas à celle demandée ou pour l’absence de cravate autour du cou, pris comme un refus d’obtempérer alors qu’on pensait pouvoir faire passer cela pour un simple oubli? On a énormément – voire trop – entendu parler dernièrement du «normcore», ce style anti-style qui consiste à s’habiller le plus banalement du monde, sans prêter garde à ce que l’on porte (lire p. 59). Tout ce bruit pour quelque chose qui n’existerait même pas? Etrange. Et révélateur: même lorsqu’il n’a soi-disant pas d’intention particulière, l’habit exprime quelque chose. Autant donc maîtriser le discours qu’on porte sur soi.

Enfin, pour ceux qui se demandent encore à quoi correspond «Business California», il s’agit d’un style plutôt décontracté – sûrement la composante californienne du terme – sans chapeau, ni cravate, avec une veste de sport ou de blazer si on le souhaite, polo à col ou chemise mais sans boutons de manchette, l’un et l’autre rentrés dans le pantalon (de bonne qualité, dockers ou chinos acceptés) et chaussures (mocassins, loafers, bateau) en cuir. Et pour «Top Hat and Tails», il suffit de reproduire le look de Fred Astaire dans le film de 1935 Le Danseur du dessus de Mark Sandrich, Top Hat en version originale.

«Le dress code est pour moi à prendre comme une invitation à la fantaisie»

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