Mode

Dries Van Noten: «Seul le présent m’intéresse»

Depuis plus de trente ans, le créateur flamand émerveille hommes et femmes avec sa mode au glamour intime, à la fois majestueuse et cérébrale. Une façon singulière d’envisager le monde et ses contrastes, sans nostalgie

C’est une sorte de pèlerinage. Pendant la Fashion Week de Paris, ils sont nombreuses et nombreux – journalistes, acheteurs, attachés de presse – à poser leur agenda de ministre pour se rendre dans les deux boutiques hommes et femmes de Dries Van Noten sur le quai Malaquais, les seules d’Europe en dehors d’Anvers, siège la marque. Un bulle de sophistication où les bibelots sont de fabuleuses antiquités chinées par le designer aux quatre coins du monde, un univers singulier où les textures sont des émotions, où les bleus sont plus bleus, les jaunes plus profonds, les rouges plus denses, les blancs plus crémeux. A l’image des vêtements: des lignes sobres et flatteuses aux couleurs exceptionnellement intenses, chatoyantes et aux imprimés aussi raffinés qu’exotisants. Une unité stylistique traversée chaque saison par de nouvelles inspirations, entre histoire, art, voyages et musiques alternatives. Cette mode-là n’est jamais à la mode. Elle ne crie pas, n’appelle pas à la disruption, ce lieu commun dont se gargarisent les champions de l’innovation. Depuis plus de trente ans, Dries Van Noten dessine une allure majestueuse au glamour intime, avec un certain penchant pour l’étrange, le décadent parfois.

En juin dernier, on apprenait que la maison de couture belge avait cédé la majorité de son capital au groupe espagnol Puig (Paco Rabanne, Nina Ricci, Jean Paul Gaultier). Séisme dans l’industrie de la mode. A l’instar de Giorgio Armani ou de Rei Kawakubo, la fondatrice de Comme des Garçons, Dries Van Noten, 60 ans, était l’un des derniers designers à diriger sa maison de façon indépendante. Les spéculations ont fusé: l’ancien membre des légendaires Six d’Anvers – ce groupe de créateurs flamands ayant révolutionné la mode dans les années 80 – se transformera-t-il en machine à produire des collections et des accessoires? Son style se diluera-t-il dans l’océan consumériste des conglomérats de luxe? C’était mal connaître le maître.

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En septembre, il présentait à Paris une collection lumineuse et lyrique, où l’opulence des broderies, des sequins et des plumes se heurtait à des ornements très «techno» en plastique fluo et au ton informel des tenues workwear – pantalons cargos, pèlerines ou combinaisons en coton style peintre en bâtiment. Un vestiaire poétique et pragmatique, en totale adéquation avec les attentes et les besoins des femmes modernes.

Le jour suivant le défilé, Dries Van Noten nous reçoit dans son showroom du Marais. Devant une montagne de tissus anarchiquement posés au sol – les échantillons pour sa prochaine collection hommes – son discours est aussi ordonné que son sourire est avenant. Un certain art de marier les contraires.

Votre nouvelle collection est un mélange de vêtements utilitaires et d’ornements très couture. Est-il important que la poésie reste ancrée dans la réalité?

Je crée des vêtements que les gens peuvent porter. La haute couture me fascine bien sûr, mais j’ai préféré en restituer l’attitude plutôt que la couture elle-même. J’aime l’idée d’obtenir un volume spectaculaire en attachant simplement un manteau autour de la taille ou en superposant une longue jupe sur un pantalon étroit. C’est ce geste à la fois élégant et spontané qui est important.

Vous faites également dialoguer savoir-faire ancestraux et technologie en mélangeant par exemple de vraies plumes avec des plumes en plastique.

J’aime jouer avec les contrastes. Nous travaillons avec des artisans du monde entier, en Angleterre, en France ou encore en Inde, qui développent pour nous des tissus d’une très grande sophistication. D’un autre côté, nous utilisons les techniques les plus avancées d’impression ou de découpe textile, qui offrent un rendu très contemporain. Je ne regarde ni vers le passé ni vers le futur. Je regarde uniquement le présent, qui est pour moi une combinaison de ces deux éléments. Par ailleurs, peu de gens en parlent, mais l’usage des nouvelles technologies permet de proposer des vêtements à des prix plus abordables. Une tenue en velours de soie entièrement développé à la main n’est pas à la portée de tous.

Le classicisme de vos collections est souvent contredit par des références à des mouvements contestataires comme le punk, le rock, la techno. Comment ces contre-cultures sont-elles entrées dans votre vie?

J’ai eu une éducation très classique et ma vie a véritablement commencé lors de mon entrée dans une école de mode, en 1976-1977. C’était les débuts du punk, dont j’ai toujours aimé l’esthétique rebelle, puis de la new wave. C’était aussi l’époque des designers italiens comme Giorgio Armani et Gianni Versace, qui ont été les premiers à proposer des vêtements masculins en cuir, mais avec une approche très mode. Sont ensuite arrivés Claude Montana et Thierry Mugler, puis les designers japonais, Yohji Yamamoto, Comme des Garçons, dont j’ai acheté les premières pièces à Paris en 1981. Un bombardement de choses nouvelles émergeait de ces sous-cultures, en réaction à une certaine société. C’était fantastique. J’ai compris que la mode pouvait être autre chose que la tradition, le chic et l’élégance. Ces mouvements m’ont permis de découvrir qui j’étais et ils ne m’ont jamais quitté.

Travailler dans la mode a toujours été une évidence pour vous?

Mon grand-père était tailleur et mes parents possédaient une sorte de grand magasin où ils vendaient de la mode hommes, femmes et enfants. J’aurais pu me rebeller et faire quelque chose de complètement différent. Mais à 12 ans, j’ai commencé à accompagner mes parents dans les défilés de mode et les voyages d’acheteurs. A 15-16 ans, je suis même devenu responsable des achats pour le département enfants. J’adorais ça, c’était fascinant. L’idée était que je reprenne l’affaire familiale. Mais j’ai réalisé que créer de la mode était bien plus excitant que de l’acheter et de la vendre. Encore aujourd’hui, je me sens si privilégié de pouvoir exercer ce métier. Cela permet de rencontrer des gens merveilleux et de partir à la découverte du monde.

Les créateurs qui s’inspirent d’autres horizons sont aujourd’hui sans cesse soupçonnés d’appropriation culturelle. Quel est votre avis sur la question?

Je suis choqué et attristé de voir que, à une époque où tout le monde peut avoir accès à tout, il se trouve des gens assez étroits d’esprit pour agiter ce terme à tout va. Il y a quelques saisons, on m’a accusé de m’être approprié la culture péruvienne parce que j’avais créé des pulls en laine à motif lama. Mais ce ne sont que des pulls avec des lamas, les hippies en portaient! Par-dessus le marché, ces pulls avaient été tricotés à la main au Pérou dans le plus pur respect des traditions locales. Qu’est-ce que cela signifie? Que j’ai seulement le droit de faire des vêtements inspirés du folklore belge, que je ne peux manger que des plats belges parce qu'utiliser de l’huile d’olive et des pâtes serait une appropriation de la culture italienne? Je compare souvent la mode à la nourriture pour illustrer mon propos. Ce qui rend la cuisine contemporaine si fantastique, c’est que les gens se sont mis à combiner des ingrédients et des recettes issus du monde entier. Et ça ne pose de problème à personne. Nous avons un monde si riche, s’il vous plaît, soyez heureux et partagez-le.

Vous avez présenté votre centième défilé en 2017 à Paris. Comment avez-vous vécu ce moment?

C’était une expérience fantastique. Quand j’ai lancé mon premier défilé en 1992, je n’aurais jamais imaginé célébrer un jour un tel anniversaire. Au départ, nous voulions organiser un dîner extravagant avec des services en argent, des chandeliers, etc. J’ai finalement décidé d’utiliser ce budget pour faire venir à Paris tous les mannequins qui ont défilé et posé pour nous durant toutes ces années. C’était aussi l’occasion de montrer qu’un défilé de mode n’est pas seulement une affaire de jeunes filles, mais aussi de femmes de tous âges.

En plus de trente ans de carrière, n’avez-vous jamais eu peur de tomber dans une «formule Dries», qui consisterait à rejouer les partitions que vous savez mélodieuses et efficaces?

Si on commence à avoir une astuce, on perd la magie. Faire du Dries Van Noten, cela ne signifie pas prendre un fond de sauce ethnique, ajouter quelques imprimés fleuris, des couleurs chatoyantes et mélanger le tout. Non. Je cherche à me surprendre et à surprendre mes équipes. En retour, j’attends de mes collaborateurs qu’ils me stimulent et me bousculent aussi. Je n’ai pas le temps d’aller voir toutes les expos ou tous les films du moment. Je veux que les créatifs qui m’entourent soient mes yeux et mes oreilles, qu’ils proposent des idées inattendues et opposées aux miennes, surtout pas celles qu’ils jugent adéquates pour la marque. Si c’est pour faire du Dries Van Noten, je peux le faire moi-même.

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En dehors de vos collaborateurs, cherchez-vous à transmettre le savoir et l’expérience que vous avez accumulés?

Chaque année, je reçois dans mon studio des étudiants en dernière année de l’Académie de la mode d’Anvers. Création, production, communication, marketing: ils passent par tous les départements pour voir comment nous travaillons. Beaucoup demandent des conseils pour lancer leur propre marque et défiler à Paris. C’est une possibilité, mais je leur rappelle que c’est un exercice difficile et que j’ai organisé mon premier défilé à Paris en 1992, onze ans après le lancement de Dries Van Noten en 1981! Dans un premier temps, il est souvent préférable d’acquérir de l’expérience au sein de grandes maisons ou de marques plus commerciales. Cela dit, je rencontre aussi des étudiants qui veulent intégrer de grands groupes de luxe alors que d’autres souhaitent créer des vêtements de façon très confidentielle et rester vivre à la campagne. Ce qui est formidable, c’est que la mode d’aujourd’hui permet à tous ces différents modèles de cohabiter.

Voyez-vous toujours une filiation entre les jeunes créateurs belges d’aujourd’hui et ceux de votre génération?

Oui, bien sûr, ce qu’on appelle l’Ecole belge existe toujours. On le voit à l’Académie d’Anvers, où les gens ont une façon très particulière de penser, même si 90% des étudiants sont aujourd’hui internationaux. Il s’agit d’une mode qui a les deux pieds sur terre, et qui met beaucoup de points d’interrogation derrière l’esthétique, la société. C’est une approche assez cérébrale et artistique du vêtement. La question n’est pas tant de savoir si une tenue va rendre une fille ou un garçon cool. Ce qui compte, c’est la façon dont les gens utilisent la mode pour dire quelque chose d’eux-mêmes.


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