L'interview

Dustin Muchuvitz: «Chaque genre est un carcan dont je souhaite m’affranchir»

La Parisienne Dustin Muchuvitz, icône des nuits et des podiums, brise les codes

A 24 ans, l’artiste aux cheveux rouges Dustin Muchuvitz est en train de réussir une double carrière ascensionnelle. DJ, elle mixe un peu partout en Europe, jusqu’à l’ECAL, et dans toutes les soirées mode (Chloé, Dior, Paco Rabanne, YSL…), tandis que son parcours de mannequin l’a déjà propulsée sur de nombreux podiums. Sans genre défini, elle brise les codes.

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Vous êtes DJ et mannequin. Quel a été votre parcours?

J’ai commencé par la musique. J’avais 15 ans, je sortais pas mal et, très vite, on m’a proposé de mixer dans des bars. De fil en aiguille, j’ai fait des shootings et commencé le mannequinat vers 18 ans.

Avez-vous envie de définir votre identité?

J’essaie de poser le moins de mots ou de définitions dessus. Les mots enferment. Sinon, je pense que je suis ce qui pourrait se rapprocher le plus de gender fluid: j’oscille entre les deux genres, sans forcément me situer.

Vous n’avez pas envie d’être enfermée dans un genre et préférez cultiver le trouble?

Pas le cultiver, juste le vivre. Vivre sans genre, au jour le jour. Mais cela pourrait s’associer au transgenre puisque je me situe entre les deux. Pour moi, il n’y a pas de point A et B, il y a un entre-deux. Chaque genre est un carcan dont je souhaite m’affranchir, en ne répondant à aucun code.

Vous défilez pour les collections femme, homme, les deux?

Lors d’un défilé de la maison Jean Paul Gaultier, j’ai défilé pour les deux collections. Sinon, j’ai marché pour Mugler et Margiela dans des looks assez unisexes pendant la fashion week femme.

Vous avez dit dans une interview que vous aimiez la nuit parce qu’on range moins les gens dans des cases.

De plus en plus de soirées proposent des safe spaces pour les personnes transgenres ou non binaires, et les organisateurs le font de manière assez sincère. Les safe spaces sont des espaces qui garantissent que tout le monde se respectera. Et la nuit devient de plus en plus intéressante à ce sujet.

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Vous avez également déclaré que marcher dans la rue était compliqué...

Une fois que j’arrive sur le lieu, c’est bon, mais sur le trajet, il y a toujours des problèmes. A force, on apprend à faire abstraction et on n’entend même plus les réflexions. Mais parfois, cela devient agressif, certains passent à l’acte.

La mode et la nuit sont tolérantes, mais pas la rue…

Avec mes amis transgenres, on sait tous que se décider à sortir de chez soi parce qu’il le faut représente un exercice. On ne peut pas sortir n’importe comment, on doit faire attention à diluer son look. A Paris, les attitudes changent selon les quartiers. Plus je vais vers le sud, plus les regards sont désapprobateurs. Plus je vais au nord, plus il y a de l’agressivité, parfois physique.

Où vous êtes-vous dit que vous pouviez enfin marcher sereinement?

A Berlin, c’est très simple. Tout le monde s’en fout un peu. A Londres, je pense que je pourrais sortir avec juste une couette sur le dos, tout le monde trouverait ça normal. A Helsinki, les gens sont hyper respectueux et ouverts, comme dans toutes les grandes villes scandinaves. Ce serait si simple de pouvoir tous se respecter n’importe où, ou d’être seulement indifférent... Ce n’est pas si difficile, l’indifférence, pourtant.

Les transgenres sont plus visibles, dans les films notamment. L’époque est-elle dès lors plus tolérante?

C’est bien qu’il y ait de la visibilité, mais cela ne veut pas forcément dire que le sujet est bien traité. Cela peut même être problématique de traiter un sujet quand on ne le maîtrise pas. Ça renforce les stéréotypes. Et dans la fiction, on expose souvent le sujet de manière unilatérale. On ne fait pas jouer des acteurs trans dans des rôles trans, alors que c’est un vécu difficile à retranscrire. Ou alors ces films traitent la question transgenre comme une étrangeté, quelque chose d’insolite, en l’axant systématiquement sur des cas de prostitution ou d’over-sexualité.

On voit aussi beaucoup de mannequins transgenres dans la mode. La top Teddy Quinlivan a dit: «Nous devons faire attention à ce que la cause trans ne devienne pas une nouvelle tendance à exploiter.» Vous êtes d’accord?

Cela s’adresse surtout aux marques qui utilisent la transidentité dans leurs campagnes mais se dédouanent de toute action réelle pour la cause des trans. Il faut s’impliquer au-delà de la visibilité et avoir un vrai discours associé à une vraie démarche.

Car il reste beaucoup de droits à conquérir?

Cela ne fait pas si longtemps qu’on ne considère plus la transidentité comme une maladie mentale et les droits, oui, il y en a beaucoup à conquérir: pouvoir changer d’état civil sans passer une batterie de tests psychiatriques, par exemple…

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Quand vous êtes-vous sentie «gender fluid»? Avez-vous été soutenue par votre famille?

J’ai grandi avec une mère célibataire lesbienne assez solitaire et quand je lui ai expliqué ce qu’est la transidentité, elle m’a dit: «Ah, moi aussi je suis transgenre!» Il y a toujours eu une fluidité chez elle, et ça s’est passé tôt pour moi. Dès que j’ai commencé à sortir, d’autres personnes m’ont confirmé ce que je pouvais ressentir à l’intérieur.

Votre mère vous a-t-elle épaulée?

Ma mère est ma plus grande fan.

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