«Je suis tombé dans la potion quand j'étais petit», dit-il. Même s'il a tenté d'échapper à son destin en se rêvant une carrière loin d'Hermès, Pierre-Alexis Dumas est entré dans le groupe familial en 1992. Il est aujourd'hui au cœur de la création.

En mars 2006, lorsque son père Jean-Louis Dumas, a quitté la maison qu'il avait transformée en empire du luxe durant les vingt-huit ans passés à sa tête, ce dernier a confié les rênes de la direction artistique à son fils et à sa nièce, Pascale Mussard. Le duo s'emploie à faire perdurer l'esprit de la maison âgée de 170 ans: une entreprise fabriquant de beaux objets coûteux, dotée d'un humour joyeux qui fait la différence.

Chaque année, Hermès organise une grande soirée dans ses ateliers de Pantin pour lancer le thème de l'année; 2007 ayant été décrétée «année de la danse», on a pu voir les deux cousins revêtir un tutu par-dessus leur costume sombre. Un jeu qui les amuse et qui enchante les invités de ces fêtes décalées, où rien ne se passe comme on pourrait s'y attendre.

Après avoir annexé l'immeuble voisin, la célèbre boutique du 24Faubourg s'est agrandie et occupe désormais 1700 m2. Lors de sa réouverture, le 23 octobre dernier, après deux ans de travaux, il fut décidé de faire la fête pendant vingt-quatre heures, avec 4500 invités.

Pierre-Alexis Dumas nous avait reçus le matin même, dans son bureau sous les toits. Sur son balcon, un oisillon jouait l'équilibriste sur une feuille instable. Dans le couloir, patientaient une trentaine de pots de gelée de pomme, faite avec les fruits du pommier, qui fut planté sur la terrasse du 24 Faubourg, en 1880. Des pots qui seront offerts aux très bons clients de la maison. Une gelée dorée qui relève du privilège. Le luxe, chez Hermès, se niche parfois dans les objets les plus inattendus...

Le Temps: Vous portez très bien le tutu.

Pierre Alexis Dumas:(Il rit) Lorsque nous définissons le thème de l'année, trois ans à l'avance, nous cherchons à poser un regard régénéré sur cette entreprise, mais avec un filtre particulier. Cette année, c'était la danse. Hermès n'a pas d'âge. C'est notre regard et notre compréhension de la maison qui peut devenir poussiéreuse ou d'avant-garde, mais le socle de nos valeurs est immuable. Ces valeurs ont besoin d'être exprimées de façon différente, année après année. Tout simplement pour pouvoir s'émerveiller à nouveau.

- Qu'est-ce qui vous émerveille?

- Pour la réouverture du 24 Faubourg, on a eu envie de faire une pièce exceptionnelle. On a fait un bar à champagne: une grande malle en croco mat, avec un service de timbales de chez Puiforcat, une forme idéale paraît-il, qui garde les bulles, le frais. Bref, on est dans l'exceptionnel: deux cent cinquante heures de travail. Il y a un client quelque part, il ne le sait pas encore, qui va devenir le propriétaire de cet objet. Quand je l'ai vue dans nos ateliers de Pantin, je me suis dit: comment ai-je pu oublier qu'on pouvait faire des pièces aussi extraordinaires!

- Peut-être est-ce parce que vous êtes né dans cette maison?

- Non. Quand je dis oublier je veux plutôt dire, prendre pour acquis. On oublie de voir la beauté et la force de ce qui est autour de nous. Mais j'ai quelques trucs pour me ramener à la réalité: aller dans les ateliers. «Toc, toc, toc», le petit coup de marteau sur le cuir, ça me calme.

- On imagine que cette maison, avec tous ces objets, était une grande ère de jeu lorsque vous étiez enfant...

- Oui et non. En fait, quand on était petits, pour ma sœur et moi, la maison Hermès, c'était le lieu où mon père travaillait. Et cela représentait de longues heures d'attente: on sortait de l'école, on venait à pied jusqu'ici et on attendait que papa ait fini de travailler pour rentrer à la maison. Le veilleur de nuit nous laissait rentrer dans le magasin après la fermeture à 18h30. Mon père, un hyperactif, nous disait: «J'arrive dans cinq minutes.» Généralement, une heure et demi plus tard, on était toujours là. Et donc on attendait dans le magasin. Ça faisait un peu peur, mais ça sentait le cuir. J'ai cette odeur ancrée en moi.

- Quels sont vos souvenirs les plus chers de ces longues heures passées au 24 Faubourg?

- Ma madeleine de Proust, c'est cet objet-là: un poids en plomb. Mon grand-père, Robert Dumas, avait son bureau là où sont les gants. Il est mort quand j'avais 11 ans. Je passais mes mercredis après-midi dans son bureau à jouer, à dessiner. Et quand il recevait les dessinateurs de carrés, il avait l'habitude de dérouler la maquette par terre et de la retenir avec ces poids posés aux quatre coins. Je me souviens d'avoir été à quatre pattes sur la moquette et lui qui m'expliquait les dessins. Certaines phrases me reviennent en tête souvent car aujourd'hui, c'est moi qui travaille avec les dessinateurs de carrés. «Tu vois, il faut toujours activer la diagonale.» Et j'active toujours la diagonale. C'est très important dans un format carré, il faut que le regard parte en diagonale sinon le dessin est statique et peut devenir très ennuyeux.

- Pensiez-vous à l'époque que vous travailleriez ici plus tard?

- Non. Pas par rejet: Hermès c'était l'extension de la maison, mais ce n'était pas un acquis. La difficulté fut plutôt de me différencier d'Hermès. De comprendre, le chemin que tout individu doit faire: d'aller à la rencontre de moi-même. Je n'ai pas fini d'ailleurs...

- Vous avez fait une école d'art à Londres: est-ce qu'un jour on découvrira un dessin de vous sur un carré?

- Peut-être... On verra. Mon rôle est plutôt de créer les conditions favorables à l'émergence de la créativité. Je suis plus proche du chef d'orchestre que du compositeur ou de l'interprète. J'essaie d'éviter la confusion des rôles. Le dessin, c'est un travail personnel: il fait parti d'une hygiène de l'œil. Plus je dessine et plus je suis apte à regarder le travail de l'autre.

- Un carré ancien, qui a vécu, a une douceur incomparable par rapport aux neufs.

- C'est normal: en vieillissant, le fil de soie qui regroupe plusieurs brins, se détend. Ça donne une «main» plus veloutée, plus souple à la soie. Dans le processus d'impression textile, on imprime, puis on apprête. On traite la soie dans des bains successifs qui la rendent un peu rigide. Au fil du temps, l'apprêt finit par disparaître. Sur notre nouveau format 70 x 70, on a d'ailleurs utilisé un nouvel apprêt qui donne l'effet d'une soie un peu plus douce.

- Le luxe particulier d'Hermès serait donc le temps qui passe sur les objets?

- Mon grand-père disait: «Le luxe, c'est ce qui se répare.» Le temps devient complice. Il laisse une empreinte particulière sur la matière et les objets. Une trace qui devient une mémoire de notre expérience passée. C'est pour cela que la patine nous émeut: qui n'est pas sensible à retrouver un objet de famille qui a vécu? Vous voudriez, vous, un sac Hermès qui soit neuf tout le temps? Il faut le rayer, l'utiliser, il faut qu'il vive!

- Hermès a une place à part dans l'industrie du luxe: elle semble vivre à un autre rythme. Chez vous, on ne trouve pas de «It Bag» d'une saison.

- On vit dans une société d'hyperconsommation. Il faut combler constamment l'inquiétude, rassasier ce besoin de posséder: je désire quelque chose, je veux l'avoir tout de suite. Il y a donc une énorme pression pour être dans l'innovation constante. Chez Hermès, on est un peu à contre-courant. C'est pourquoi je réfute le mot «industrie du luxe». Nous sommes une manufacture de qualité. Ce n'est pas parce que nos produits sont coûteux qu'il faut parler de luxe. C'est un raccourci qui peut arranger: j'imagine que pour un analyste financier, c'est plus facile. Mais c'est un peu artificiel comme approche.

- En regardant les chiffres du premier semestre on est surpris par la croissance des métiers secondaires: les arts de la table (+20%), la soie (+14%)...

- Concernant la soie, il faut savoir qu'il y a quinze ans, cela représentait 50% du chiffre d'affaire! Donc ça a carrément baissé. L'envie de porter de la couleur, des imprimés, revient puissamment depuis quatre ou cinq ans. C'est une vague qui ressurgit à peu près tous les cinq à dix ans.

- A quoi attribuez-vous ce désir de couleurs?

- Je me suis beaucoup interrogé sur le retour de l'impression. On sort d'une époque monacale, minimaliste, où régnait le dénuement absolu. Je parle des années 90. Par réaction, on se retrouve dans une espèce d'abondance. On vit dans une époque «patch» où les styles se mélangent, où l'on colle ensemble toutes sortes d'envies et d'impressions, comme on le fait sur son ordinateur, avec ses textes. On est la génération «Cut & Paste» (couper-coller). La couleur agit sur nos émotions. Elle est à l'œil ce que le parfum est au nez et le cuir à la peau. La couleur se travaille, elle est extrêmement complexe. Le rouge Hermès, par exemple, est très particulier: un petit peu trop de bleu et on bascule dans le bordeaux, pas assez de bleu et on est trop dans le rouge.

- On comprend mieux votre dernier défilé où il y avait de la couleur partout. Il était inspiré de l'Inde, mais avec une étrange nostalgie de l'esprit du Raj.

- Jean Paul (Gaultier) est un homme qui a l'esprit ludique, un conteur. Il adore créer de l'émotion forte, qui peut être aussi fugace et passagère. Il est dans la quête du beau permanente. Il se voit comme un caméléon chez Hermès. A travers cette idée de l'Inde, à laquelle il a fortement associé la couleur, il porte un regard juste sur la maison. Je n'ai pas ressenti un propos déplacé ou nostalgique. Jean Paul utilise des codes: un jodpur, c'est un jodpur. Il peut évoquer une Inde coloniale, le monde équestre. C'est juste un vocabulaire.

- La femme Hermès est-elle forcément une amazone?

- C'est vous qui le dites. Elle peut l'être... Notre client, homme ou femme, est quelqu'un d'affirmé, en quête d'un style qui lui est propre. C'est toute la différence avec la mode. La mode, par définition, relève d'un comportement collectif. Le style, c'est une affirmation personnelle. Une cliente, une jeune Chinoise, m'a dit un jour: «Hermès, pour moi, c'est l'élégance discrète.» Rentrer chez Hermès, c'est donc penser à soi.