Journal des défilés (4)

D’Yves à Hedi, tout terriblement

Lundi soir, Paris. Premier défilé du designer Hedi Slimane pour la marque Saint Laurent. Récits, fantômes, gestes, regards

Que reste-t-il de Monsieur Yves Saint Laurent? Des fantômes dont l’aura s’est dissoute au milieu des années 1970. Des gestes plus libres qu’ailleurs. Deux épaules allégées par un smoking. Une forme d’affranchissement. Le style plus fort que la mode. Tout un héritage de révoltes et de perfection, immortalisé d’un trait au noir.

Ce sont ces fantômes qu’a réveillés en beauté Hedi Slimane lundi soir en présentant sa première collection sous l’égide de la marque Saint Laurent. Des spectres, des visions. Mais pas seulement. Ecoutons Laurence Benaïm, biographe de Saint Laurent* et directrice du magazine Stiletto: «Dans ce défilé, j’ai vu passer toutes les images, de Penelope Tree en smoking bermuda et blouse de cigaline (Avedon), au dos de Marina Schiano par Jeanloup Sieff, jusqu’au sweater bijou immortalisé par Helmut Newton ou à la saharienne photographiée en Afrique en 1968. Hedi Slimane a puisé ses références dans le Saint Laurent des années 66 à 74, en privilégiant les références au style Rive gauche… J’ai aimé le fait que, loin de se contenter d’un abécédaire, il célèbre une syntaxe, un esprit, une manière de recomposer une attitude, fondus enchaînés de capes marocaines et de see-through blouses, de noir, d’or et de couleurs utilisées comme des fards, dans l’univers qui est le sien, rock et androgyne, sans que le passé soit dupliqué ou effacé.»

Il est donc un peu plus de 20 heures quand débute le show le plus attendu de l’année. Pourquoi ce suspense? Parce que, depuis le départ d’Yves, la maison qui porte son nom n’a trouvé aucun designer capable de transcender son legs. Parce que la marque, bien que profitable, souhaite atteindre un chiffre d’affaires d’un milliard d’euros d’ici à 2020, si l’on en croit le journal WWD. Parce que celui qui s’y attache ce soir, Hedi Slimane, a redéfini l’allure masculine de ce début de XXIe siècle (maigreur slim, luxe rock, jeunesse brûlée). Parce que Slimane n’a jamais dessiné de collections féminines. Parce que seules 1000 personnes ont été invitées. Parce que ce parterre compte l’un des plus prestigieux premiers rangs jamais vus (Alber Elbaz, Alaïa, Marc Jacobs, Westwood, etc.). Parce que la même semaine, l’autre grand nom de la mode masculine, Raf Simons, a présenté son premier défilé prêt-à-porter pour Dior, et que tout concourt à orchestrer, malgré eux, un duel entre ces façonneurs de modernité.

La première silhouette s’avance. La première allure, devrait-on dire. Chapeau aux larges ailes posé bas, comme une lame sur les yeux, les mannequins ont une démarche qu’on leur avait rarement vue (la liberté du corps, ce credo d’Yves). Pour commencer, une veste serrée et courte, assez épaulée, lavallière noire nouée à la nonchalante, pantalon slim coupé à la cheville, du plus pur slimanien, auquel ajouter de sublimes salomés compensées. Rien qui ne fasse héritage mal emprunté. Pourtant, tout ce qui raconte Yves Saint Laurent finira par défiler: les volumes caftans transformés en «capes» voluptueuses, la légendaire saharienne lacée devenue robe de peau cristallisant tous les désirs. Des rangs de volants d’une nonchalance et d’une violence fatales. Des vestes strassées, des imprimés mouchetés. Des souvenirs marocains du côté des bijoux et de leurs pompons graves. Et le noir, qui domine le show.

De là où l’on était placé, difficile de décrire précisément les vêtements et leur luxe. Par contre, impossible de rater la justesse des proportions, l’alliage emballant entre le tailleur et le blousant, entre les lignes sèches et les volumes flous qui pèsent, donnant aux silhouettes une forme d’abandon et de violence. Une chose, toutefois, est prédictible: ce défilé aligne les succès commerciaux potentiels et risque de déclencher des avalanches de copies, tant tout y est portable.

Justement, c’est la critique la plus entendue. On résume. Pas assez d’avant-garde de designer. Trop d’images familières.

Certes, on est loin du choc provoqué par Slimane à ses débuts masculins. Mais on retrouve sa façon de donner, littéralement, corps à une époque. Corps aujourd’hui tellement plus décomplexé que celui qu’Yves devait libérer, corps tellement affranchi de tout, désormais, qu’il en chercherait presque à se confronter à des références ou à des carcans – les années 1970, la pudeur, l’Ouest, les fantômes d’égéries mythifiées ou d’idoles rock.

Le rock? Bertrand Maréchal est professeur de design de mode à la HEAD de Genève. Il lit, dans cette collection inaugurale, la fascination d’Hedi Slimane pour l’underground musical californien: «Après Berlin dans les années 2000, c’est la scène de Los Angeles qui le fascine aujourd’hui: des gens très jeunes, en marge de toute contrainte ou genre, où vêtements, sexes et substances semblent mélangés comme dans les mémoires d’Anthony Kiedis.»

Au corps féminin, Yves avait offert une liberté puisée dans le vestiaire masculin. Hedi semble presque faire le contraire: il reprend la panoplie androgyne de toute femme d’aujourd’hui (pantalon, veste de smoking, large ceinture) pour lui insuffler un chic instinctif et une nonchalance d’obédience féminine. Smoking, chapeau, mousseline, stiletto, théâtres de genre.

* Laurence Benaïm est l’auteur de la biographie de Saint Laurent (chez Grasset, hautement recommandable), ainsi que d’un petit livre orphique: «Requiem pour Yves Saint Laurent».

Prochain rdv: vendredi, Paris dans les bras du minimalisme

Ce défilé aligne les succès commerciaux potentiels et risquede déclencher des avalanches de copies

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