Lâcher-prise (3/7)

Ecrire pour se recentrer

Au sud de Tel-Aviv, Madelyn Kent pratique une méthode où pour se reconnecter au présent, il faut le raconter

Il fait une chaleur assommante. Un soleil rougeoyant filtre à travers les stores, là-bas au-dessus de la Méditerranée. C’est une étrange construction que cette maison du sud de Tel-Aviv à la hauteur de plafond démesurée. Toutes les fenêtres sont ouvertes, laissant passer un courant d’air qui rafraîchit la chaude atmosphère de cette fin de journée d’été. Nous sommes une petite dizaine, uniquement des femmes, assises sur des tatamis, penchées sur nos carnets de notes à gratter frénétiquement le papier.

Je ne suis en Israël que depuis quelques heures. A la recherche d’une bonne excuse pour revoir, après une première visite hivernale, ce pays intriguant. Je suis tombée sur un site qui proposait des ateliers d’écriture à New York, à Istanbul ou encore à Tel-Aviv. Ma présence éveille l’étonnement parmi les participantes: suis-je ici juste pour ça? Oui et non, à vrai dire. Mais le dépaysement apporte une dimension supplémentaire à mon projet.

Madelyn Kent est l’initiatrice de ces retraites d’écriture organisées à différents endroits du globe. Pieds nus, cheveux en bataille et t-shirt trop grand à motifs enfantins, elle se déplace lentement dans la pièce, slalomant entre les participantes et distillant ses instructions au compte-gouttes. Je sens, je vois, j’entends, c’est le b.a.-ba de la méthode enseignée ici. Dans ce que la New-Yorkaise a baptisé le «sensewriting», on apprend à utiliser ses cinq sens comme point de départ à toute session d’écriture. Ainsi la lourdeur de l’air, l’arrière-goût de pastèque dans la bouche, les cris stridents des chats errants qui se querellent, l’odeur boisée du tatami ou encore la configuration biscornue de la pièce dans laquelle le cours est dispensé deviennent les points de départ d’un texte qui, disons, voudrait raconter cette scène-là. Il s’agit d’aborder l’écriture en se mettant des contraintes, avant de se libérer de celles-ci.

Bouger son stylo

L’autre contrainte étant de ne jamais arrêter de bouger son stylo, les envolées poétiques de ces textes-déversoirs se voient souvent ponctuées de «je ne vois rien, je ne sens rien, n’entends rien». Mais peu importe! Il s’agit là d’un premier jet, auquel on ne reviendra que pour y piocher des fulgurances, qui serviront à donner du corps au texte à venir.

Les contraintes, c’est aussi le biais par lequel Moshe Feldenkrais aborde son travail sur le corps. La méthode thérapeutique développée par l’Israélien va être une révélation pour Madelyn Kent qui vient de l’écriture théâtrale et enseigne depuis longtemps à la New York University (NYU). Elle y voit de nombreux parallèles avec ce qu’elle pratique et enseigne: le fait de travailler d’abord dans sa zone de confort, en se forçant à explorer cet espace-là sous toutes ses coutures avant d’élargir le mouvement, mental dans son cas, corporel pour Feldenkrais. Intriguée, elle part se former en Israël, où celui qui soigna le président Ben Gurion continua de développer son principe jusqu’à sa mort en 1984.

Pleine conscience créative

Désormais l’approche Feldenkrais fait partie intégrante des cours de Madelyn Kent, et c’est couché sur le dos que l’on passe une partie de la soirée, à tourner presque imperceptiblement la tête, le bras ou la jambe de gauche à droite ou de bas en haut dans un ballet silencieux et assidu. L’alternance entre plages cérébrales et corporelles se fait avec fluidité. Au bout de quelques cycles, on comprend qu’on est en train d’apprendre à être plus en lien avec ce qui se passe en soi et autour de soi, à être plus présent. Une pleine conscience créative, en quelque sorte.

Pour qui cherche à rompre avec l’angoisse de la page blanche, l’approche enseignée ici est providentielle. D’emblée, les questionnements intello-existentiels sont évacués au profit de ce qui est là. Je sens donc je suis, histoires compliquées et idées élaborées pourront se superposer à cette matière première dans un deuxième temps, une fois que la page ne sera déjà plus blanche. A la fin de cette première soirée, on se sent à la fois lucide et lessivé. On rentre reposer sa tête et son corps, car le lendemain une journée entière d’un régime semblable et pourtant différent nous attend: la poussière jaune qui brouille la vue, l’odeur du bitume qui chauffe, les habits qui collent à la peau, un arrière-goût de houmous dans la bouche. Et, toujours, le bruit des stylos qui grattent le papier. 

Publicité