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élégance britannique

Edward Green, pour ceux qui savent

Marque discrète devenue institutionnelle, Edward Green a gardé du «made to order» de ses origines le précieux héritage. Aucun compromis sur la qualité. La manufacture de Northampton fabrique des chaussures artisanales quasi comparables à la grande mesure

Nous quittons la capitale par le train, depuis Euston Station, sous un ciel joueur. Cap sur Northampton, une centaine de kilomètres plus au nord, via un paysage plat comme une table de coupe de Savile Row. Derrière la vitre, deux ou trois coquelicots timides tentent désespérément de rappeler l’arrivée de l’été sous un soleil de pacotille. Quelques troupeaux de bovidés plus loin, plantés çà et là dans la campagne verdoyante qui relie Londres à Birmingham, arrivée dans le sanctuaire de la chaussure britannique.

Northampton, parce qu’au milieu des vaches. L’explication peut se résumer à cela. Epoque d’Oliver Cromwell, il y a 400 ans: le Lord Protecteur du Commonwealth se monte contre le roi Charles. Basée dans le Northamptonshire, son armée est une grosse consommatrice de bottes. Les trois rivières qui baignent cette terre d’élevage sont autant de bonnes raisons d’y implanter des tanneries en nombre. Résultat des courses: on dénombrait après la Seconde Guerre mondiale pas moins de 45 fabricants de chaussures dans Northampton intra muros. Il n’en reste aujourd’hui plus que cinq.

Centre-ville balisé d’un nombre ahurissant d’échoppes de tatoueurs. Accueil sans grande pompe. Le temps d’une halte au musée de la chaussure, je traverse une ville de province de 200 000 habitants qui semble frénétiquement placide. Cliftonville Road, en périphérie de la cité, une usine moderne, blanche, sobrement estampillée «Edward Green» en lettres vertes. L’une des meilleures fabriques de chaussures du pays, grâce à la rigueur maniaque qui caractérise sa production. 70 paires par jour. Six semaines de travail en tout pour chaque paire.

Une autre femme, parfaitement francophone, nous reçoit. Comme Anda Rowland, la codirectrice d’Anderson & Sheppard rencontrée la veille à Savile Row, Hilary Freeman a vécu à Paris. C’est elle qui dirige aujourd’hui la fabrique et nous y introduit. Au pays référence de l’élégance masculine, les femmes ont décidément leur mot à dire.

Et les ambassadrices du style britannique que nous rencontrons ont une énergie communicative peu commune. A l’image d’Hilary Freeman, qui, à la mort du précédent directeur de la manufacture, John Hlustik, son mari, a repris les rênes de l’entreprise et a su rendre à ses ouvriers une fierté enfouie sous des décennies de crise et de chômage. Rengaine dans les écoles de Northampton contre laquelle elle a dû se battre: «Si vous ne travaillez pas, vous finirez dans la chaussure.»

La fierté. C’est ce qui frappe d’abord chez Edward Green, presque avant les chaussures qui y sont produites, dont la beauté et la qualité sont pourtant loin de passer inaperçues. La fierté de la soixantaine d’ouvriers qui effectuent un nombre incalculable de tâches artisanales, dans une manufacture à la production industrialisée, inspirée de la qualité du savoir-faire des origines. Edward Green a lancé la marque en 1890.

Sous des posters de Chelsea épinglés aux quatre coins de l’usine, les employés s’affairent, avec, au bout de leurs bras sévèrement tatoués, de l’or dans les mains. Chaque opération s’effectue manuellement, à l’aide d’une machine parfois, souvent d’un autre âge. Démonstration géante d’une incroyable dextérité sur des engins tranchants, écrabouilleurs et abrasifs. Des paumes usées aux doigts aériens. Les ouvriers travaillent surtout au toucher. Pour sentir, au bout de leurs doigts calleux, la douceur des peaux, l’arrondi des semelles, le bombé des formes.

Appareils et matériaux modernes sont introduits au compte-gouttes. La règle d’or? Ne rien sacrifier à la qualité. Une machine Zünd de fabrication suisse pour la découpe laser des patrons en acrylique vient de faire son entrée dans la manufacture. Il aura fallu tous les arguments pour convaincre Hilary Freeman de ses avantages, qui ne nuisent en rien à la fabrication traditionnelle. Et pour la découpe même des pièces à l’aide du patron, c’est un artisan qui se charge de l’opération. Chacun fabrique à la main son propre outil de découpe.

Même chose pour les formes en résine synthétique qui viennent progressivement remplacer celles traditionnelles en érable. Plus assez de bois prêt chez les fournisseurs. Avec tout de même un pincement au cœur pour la directrice, qui n’accepte la technologie à la seule et unique condition qu’elle ne péjore pas la qualité. Quel qu’en soit son coût.

La plupart des peaux sont achetées aujourd’hui en Italie. Elles sont teintées à la manufacture. On traque la moindre imperfection. On fabrique ici paire par paire, pour l’unité des teintes et des textures, et non pied par pied comme ailleurs. Devant nous, une paire de Top Drawer en alligator. Les écailles donnent l’impression d’avoir été posées une par une tant le résultat force l’admiration.

La manufacture a travaillé avec ses tanneurs pour obtenir des cuirs qui se patinent admirablement. Elle a inventé l’«antiquing», un procédé de finition qui reproduit des teintes ancestrales et l’aspect vieilli. «Nos chaussures sont très anglaises mais aussi très raffinées, comme des italiennes, dit avec fierté Hilary. Elles embellissent avec le temps.»

Avant d’être cousues ensemble, les différentes pièces qui formeront la paire de chaussures ont été préparées: chaque bordure a été biseautée manuellement. A chaque étape, le même souci du détail, dans les plus petites tâches.

Ce sont toutes les techniques du sur-mesure des origines qui ont été intégrées dans le procédé de fabrication actuel. «Nous avons repris des idées du bespoke pour élever la collection de base. Les prix se situent en moyenne autour de 660 livres (1000 CHF). Nous proposons ensuite le «made to order», c’est-à-dire la possibilité pour le client de choisir la forme, la peausserie, la couleur et le type de semelle. Pour le «Top Drawer», la ligne qui se rapproche le plus du sur-mesure, nous proposons une personnalisation grâce à laquelle le client peut aller jusqu’à changer le patronage de certains modèles.» A partir de 1350 livres (2000 CHF) la paire.

Une philosophie qui a ses épigones: «Les gens cherchent aujourd’hui la qualité avant tout, dit Christopher Gumbs, le gérant de la boutique londonienne de Jermyn Street, de passage à la manufacture. Preuve de l’attachement quasi sentimental à notre marque, nombre de nos clients nous renvoient leurs chaussures usées.» Comme cette paire de Windsor vieille de vingt-deux ans, à laquelle les artisans d’Edward Green viennent d’offrir une seconde vie. Tout peut-être refait, même si cela coûte plus cher que de fabriquer une paire neuve. La semelle intérieure, qui porte l’empreinte du client, est toujours ­conservée.

«Les gens se sont tournés vers Milan et Paris, poursuit Christopher Gumbs. Ils reviennent aujourd’hui à Londres. Ils retournent vers ce qui dure.»

«Nos chaussures embellissent avec le temps»

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