Devinette: que portait Emmanuelle Béart lors du dernier Festival de Deauville? Angelina Jolie à la première du film Salt à Berlin en août? Dita von Teese au Life Ball 2010 de l’amfAR en juillet? Scarlett Johansson à la 64e Cérémonie des Tony Awards en juin? Penélope Cruz, Helen Mirren, Eva Longoria au 63e Festival de Cannes en mai?… On pourrait égrener encore des dizaines de questions similaires, il n’y aurait qu’une seule bonne réponse: une robe Elie Saab.

Calculer le nombre de stars qui portent les robes du couturier libanais pour fouler les tapis rouges est un exercice fastidieux. Après chaque Golden Globes, chaque Grammy Awards, chaque cérémonie des Oscars, chaque Festival de Cannes, les photos de stars habillées par tel ou tel inondent la presse et le nom du couturier libanais revient ad libitum . Il ne fait rien, dit-il, pour convaincre les célébrités de porter sa griffe, mais il leur en sait gré. C’est d’ailleurs grâce à l’une d’elles, Halle Berry, qui, en 2002, avait gagné un Oscar vêtue en lui, que son nom a été imprimé dans les journaux et les magazines du monde entier.

Sa biographie autorisée raconte qu’il a commencé à dessiner des modèles, à faire des patrons, à couper des robes dans les nappes et les rideaux maternels pour en parer sa sœur, dès l’âge précoce de 9 ans. En 1982, il a 18 ans, il est toujours précoce, et ouvre son premier atelier au Liban. Sa notoriété commence à se répandre hors des frontières dans les années 90. En 1997, il est invité à présenter ses collections à Rome, lors de la semaine de la mode Alta Moda, par la Camera nazionale della moda. En 2000, il ouvre un showroom à Paris et défile pendant la semaine de la couture. Deux ans plus tard, Halle Berry gagne l’Oscar et sa robe est vue par le monde entier. Son nom aussi. En 2003, il est invité par la Chambre syndicale de la couture afin de défiler à Paris. Deux ans plus tard, il lance sa ligne de prêt-à-porter, et transfère son siège à Beyrouth. Depuis, ce père de trois garçons oscille entre les deux villes.

Ce touche-à-tout s’est frotté à des univers parallèles: la décoration intérieure de yachts avec la compagnie Weyves, les voitures avec la BMW série X, les meubles… En septembre dernier, il a lancé sa première collection prêt-à-porter de robes de mariée et en 2011 ce sera au tour de son premier parfum. Quel étrange exercice que celui de résumer une vie, une réussite, en quelques lignes…

Le Temps: Une de vos clientes m’a dit que vous avez l’art de rendre les femmes belles. Quel est le secret?

Elie Saab: Je suis né pour rendre les femmes belles (rires). Je ne l’ai pas décidé. Je cherche la beauté avant tout, avant la mode, avant les tendances. La femme est la première de mes inspirations. Et j’aime quand elle a du caractère.

– Pour votre défilé printemps-été 2011, vous avez déclaré vous être inspiré des égéries des années 70, Bianca Jagger, Lauren Hutton…

– Honnêtement, ce n’étaient pas seulement ces femmes, ce sont surtout les années 70 qui m’ont inspiré! Elles m’ont marqué. C’est une période que j’ai vécue: je ne l’ai pas rêvée. Quand j’étais gamin, je regardais les femmes qui m’environnaient, ce qu’elles portaient. J’ai choisi les teintes de la collection, le corail, notamment, dans les couleurs de ma mémoire. Le corail était très à la mode au début des années 70. Une femme sur deux portait une robe, ou un chemisier de cette teinte. Les couleurs des années 70 étaient très acidulées. J’ai essayé de les adoucir pour qu’elles soient plus poudrées.

– Vous n’êtes pas le seul à avoir invoqué les années 70 lors des collections printemps-été 2011. Qu’y avait-il dans l’esprit de cette époque de si particulier pour que cela nous touche autant aujourd’hui encore?

– Je crois que c’étaient les dernières années où chaque chose avait sa valeur. Les femmes étaient très féminines, avec ces robes longues, ces grands pantalons larges, le style hippie est entré dans l’esprit de ces années-là et a apporté une décontraction de style, et de style de vie.

– Et un état d’esprit, une liberté nouvelle…

– J’étais trop jeune, c’était un peu trop, pour moi, cette liberté. Au début des années 70, j’avais 6 ans.

– Vous êtes un couturier autodidacte. Comment tout a commencé? Quel fut le déclic qui vous a mené à la mode?

– C’était une période très délicate, chez nous, au Liban. C’était la guerre. Les familles restaient à la maison. J’ai essayé de créer des choses qui m’amusaient. J’ai commencé à couper, à faire des vêtements, très jeune. Je faisais des robes pour mes sœurs, mes cousines, mes voisines. Je crois qu’une grande partie de mon succès vient de l’envie qu’ont les femmes de porter mes robes. Et les premières qui les ont portées, je les admire. Une femme qui ose sortir de la maison avec une robe faite par un gamin de 12-13 ans, elle doit être sûre d’elle!

– Vous avez gardé ces premières robes?

– Non, je n’ai rien gardé du tout (rires). Mais j’avais du succès.

– Vous aviez déjà une vision de la femme, si jeune?

– Oui, une vision de l’élégance. Je voyais tout ce qui ne fonctionnait pas, tous les défauts, toute la beauté…

– C’est terrible! On a l’impression d’être scanné par votre regard…

(Rire.) Ça peut être négatif, ou positif, mais ce n’est pas facile. Et surtout pour ma femme et ceux qui vivent autour de moi, car je suis très exigeant. Je vois des choses dont personne ne se rend compte.

– Vous allez bientôt lancer votre premier parfum début 2011. Mais même si vous ne pouvez pas dévoiler le projet, on imagine qu’il correspond à votre univers?

– Bien sûr. Je ne peux pas faire quelque chose qui ne me ressemble pas. On a essayé de créer un parfum cosmopolite, qui corresponde au goût des clientes.

– Comment décririez-vous l’essence de votre univers?

– Vous parlez du parfum ou de la mode?

– J’imagine que le parfum est la continuité de votre univers de mode?

– Oui, mais je suis une personne qui traite chaque chose pour ce qu’elle est: un parfum est un parfum, les habits sont des habits, une voiture est une voiture, un yacht est un yacht. Je ne mélange pas les choses ensemble. En ce qui concerne le parfum, on y trouve une trace d’enfance. Il y a toujours des odeurs qui restent accrochées à la mémoire, comme les fleurs d’oranger, ou le jasmin autour de la maison. Je suis un Méditerranéen. En faisant ce parfum, j’ai beaucoup pensé à mes souvenirs d’enfance. J’aime le côté naïf des choses. Quand on veut faire quelque chose de pointu, créer ce que personne n’a jamais fait, c’est certainement utile pour le long terme, mais moi, j’aime vivre dans le moment présent.

– Le parfum nous ramène au passé, toujours.

– Je n’aime pas revenir en arrière. Je ne prends que les côtés positifs du passé et je les développe avec une vision nouvelle.

– Un grand nombre de célébrités portent vos vêtements, au point qu’on parle de vous comme le couturier des stars.

– C’est notre force. On n’approche jamais les actrices ou les célébrités. On n’essaie pas d’entrer en relation avec elles. On ne fait aucun effort. Nous sommes peut-être la seule maison qui agisse comme ça. Les voir porter mes vêtements m’encourage beaucoup, cela me motive. Car comme je vous l’ai dit, l’envie des femmes qui portent mes robes est mon moteur. Les tapis rouges, à mes yeux, sont le podium le plus précieux. Car on y voit une vraie femme, et pas un mannequin de 15 ans et de 2 mètres de haut.

– Que ressent-on, lorsque l’on voit une de ses robes portée par Halle Berry publiée dans les magazines du monde entier?

– Quand on a commencé en 1996 à être présents à Los Angeles, la première robe c’était Halle Berry qui l’a portée. Mais en 2002, ce fut un coup médiatique énorme. On avait déjà commencé à faire du prêt-à-porter, mais on était principalement une maison de couture, une maison de niche réservée à des princesses, à des femmes d’un certain milieu. A partir de ce moment-là, le nom a pris une dimension populaire.

– Les stars font partie de la culture populaire. Tout le monde regarde qui porte quoi…

– La mode, c’est une suite de propositions, et les femmes décident comment elles vont sortir de chez elles, qui elles veulent être dans la journée. Il n’y a plus de codes qui dictent que ceci est à la mode, et que cela ne l’est pas. C’était un défaut des années 70, d’ailleurs. La mode ressemblait à une obligation. Les stars et ce qu’elles portent peuvent influencer les gens, les couturiers, et même les tendances.

– Quand vous créez vos collections, pensez-vous à cette exposition médiatique, avez-vous les tapis rouges en tête?

– Mais, ma chère, le tapis rouge, c’est la femme! Une femme demande une seule chose: elle veut être belle. Il n’y a pas de différence entre le fait de travailler pour le tapis rouge ou pour autre chose.

– En septembre dernier, vous avez lancé votre première collection prêt-à-porter de robes de mariée. Une robe de soirée ne porte pas en elle la même émotion qu’une robe de mariée.

– A mes débuts, la maison était surtout connue pour les robes de mariée. On s’adressait à une clientèle au pouvoir d’achat énorme. J’ai adoré faire des robes de mariée, car il n’y avait pas de limite, ni sur les heures de travail, ni sur la broderie, ni sur les dentelles. C’est une place où l’on peut apporter beaucoup d’effort, de matière, de luxe. Plus on en met et plus la robe sera féerique. On tricote un rêve, pour une fille. C’était un défoulement de faire des robes de mariée. C’est un terrain très gourmand, parce que la couleur blanche est très gourmande: elle mange tout. Le blanc est une couleur qui n’est pas généreuse du tout. Si vous mettez seulement 10% de ces détails sur une robe noire, elle aura l’air mille fois plus riche qu’une robe blanche.

– Quand on crée une robe de mariée sur mesure, je suppose que l’on doit faire preuve de beaucoup de psychologie. Vous êtes à l’écoute d’un rêve.

– Je dois, oui. Mais cela ne veut pas dire que les rêves des jeunes filles sont toujours réalisables, et valables. Si on marche dans la direction et les envies de certaines, on va au désastre. Les jeunes filles doivent être dirigées pour que le résultat soit bon. Le rôle d’un créateur, c’est d’imaginer la pièce finie sur elles.

– C’est beau comme rôle, mais en même temps, c’est lourd!

– C’est beau oui, mais ce n’est pas lourd. Les femmes viennent avec confiance chez nous et nous laissent faire. On ne peut pas aller chez un créateur et vouloir être plus créateur que lui. Il faut le laisser faire son travail. En fin de compte, le résultat, c’est notre responsabilité. C’est mon nom. Quand on prend une commande, on la prend comme une responsabilité. Ma renommée est beaucoup plus importante que la robe.

– Dans le défilé haute couture automne-hiver 2010, vous avez montré beaucoup de dos et caché les décolletés.

– Les dos de nos robes, chez nous, sont toujours plus importants que les devants.

– Est-ce parce que c’est la dernière image que l’on garde d’une femme quand elle s’en va?

– C’est surtout parce que je trouve plus chic une femme qui dévoile son dos plutôt que son décolleté. C’était une collection pour une fois très conservatrice, très fermée. D’autant plus qu’on a utilisé beaucoup de rouge. Or, si on avait en plus ajouté des décolletés! Le rouge est une couleur très critique. Le style de la maison est féminin et sensuel, mais jamais sexy. C’est un mot que je déteste! La légèreté des choses que l’on fait, les tissus, la dentelle fine, même si elle est transparente, n’ont rien de sexy. On sent la fragilité des choses.

– Quelle est, pour vous, la partie du corps de la femme la plus émouvante?

– Ça dépend de la femme. Mais en général, je trouve que la partie la plus intéressante, c’est la taille. Que l’on porte de l’ouvert ou du fermé, des jupes étroites ou non, la taille reste l’endroit le plus important, dans une silhouette féminine.

– C’est curieux que vous disiez cela car une étude scientifique est parue cette année aux Etats-Unis selon laquelle les plus belles femmes du monde ont un rapport de 0,7 entre la taille et les hanches. Cela veut dire que quel que soit leur poids, du moment que la taille est marquée, elles sont séduisantes aux yeux des hommes…

– Parce que c’est une partie où, visuellement, la femme est coupée en deux. De la tête à la taille et de la taille aux pieds on arrive presque à la même mensuration. C’est à cet endroit que la silhouette devient féminine.

– C’est rare, les couturiers qui parlent du corps de la femme avec une telle précision.

– Ce n’est pas une option, c’est une obligation pour moi. Je joue avec des variations de quelques centimètres. De petites choses peuvent changer beaucoup selon la femme. Les créateurs de mode sont des architectes du corps.

– Quelle est votre définition personnelle du mot «luxe»?

– Ce n’est pas seulement s’habiller ou avoir des bijoux, mais vivre comme on aime, à sa façon. Ce n’est pas le matériel qui fait le luxe, c’est la façon de vivre.