Restauration

Embarquement pour E-1027

E-1027, la villa d’Eileen Gray, à Roquebrune-Cap-Martin, renaît. En cours de restauration, cette icône du modernisme, restée longtemps inaccessible, rouvre ses portes. Elle est au cœur d’un projet de préservation et de valorisation d’un site unique, qui comprend aussi le Cabanon et les Unités de camping dessinés par Le Corbusier. Visite.

C’est une petite villa blanche tournée vers les flots, entrée dans la légende par son ancrage précoce dans la modernité. On y accède, comme il y a 90 ans, par un sentier des douaniers bordé de pins maritimes, de yuccas et de figuiers de barbarie, dominant la splendide plage du Buse. Ce cap sauvage, entre Monaco et Menton, séduit en 1924 l’Irlandaise Eileen Gray (1878-1976), en quête d’un refuge retiré pour travailler et se reposer pendant l’été. Les opulentes villas qui poussent alors comme des champignons le long de la Riviera sont encore rares sur ces collines difficiles d’accès. Entre 1926 et 1929, avec son compagnon Jean Badovici (1893-1956), architecte d’origine roumaine proche de Le Corbusier, la créatrice de mobilier, célèbre pour ses paravents en laque et ses meubles tubulaires en acier chromé, s’essaie pour la première fois à l’architecture. Un coup d’essai que beaucoup considèrent aujourd’hui comme un coup de maître.

Une inspiration de Vevey

Boîte en béton armé posée sur des pilotis, plan modulable, baie vitrée «en bandeau», toit plat, façade libre… E-1027 («E pour Eileen, 10 du J de Jean, 2 du B de Badovici, 7 du G de Gray») reprend «les cinq points d’une architecture nouvelle» théorisés en 1927 par Le Corbusier. Elle s’inspire également de sa villa «Le Lac», dessinée près de Vevey, en 1924. Mais Eileen Gray, assistée de Jean Badovici, affirme sa singularité en jouant sur les analogies avec l’univers nautique. Avec sa terrasse-bastingage, ses stores en toile de bâche, sa bouée, ses chambres-cabines et ses fauteuils-transats, ce vaisseau surplombant la mer a tout d’un petit paquebot. Le duo invente par ailleurs un système de baie vitrée s’ouvrant en accordéon, et intègre des éléments vernaculaires, comme les persiennes. Les pièces – à l’exception du séjour – sont modestes (120 m2 en tout), mais un mobilier astucieux et multifonctions (placard-tête de lit, armoire-paravent, table qui se transforme en bureau, tiroirs pivotants et escamotables), pensé dans les moindres détails par la designer, optimise l’espace. Sur les placards, des inscriptions au pochoir – «oreillers», «valises» – permettent aux invités de s’installer en toute autonomie. «Chacun, même dans une maison de dimension réduite, doit pouvoir rester libre, indépendant», écrit Eileen Gray

Un oubli

A son achèvement, la demeure a les honneurs du tout premier numéro de L’Architecture d’aujourd’hui. Mais elle tombe peu à peu dans l’oubli, tout comme sa discrète conceptrice, qui goûtait peu les feux de la rampe. Après sa rupture avec Badovici, Eileen lui laisse la maison, et part s’en construire une autre entièrement à elle, sur les hauteurs de Menton. Au fil des années, E-1027 perd son identité et devient «la villa blanche», ou «la maison de Jean Badovici».

A la mort de ce dernier, en 1956, elle est revendue à deux reprises, avant de finir à l’abandon dans les années 1990. Son classement comme Monument historique en 2000 et son rachat par le Conservatoire du littoral, un établissement public chargé de préserver les côtes françaises, marquent le début d’un lent sauvetage. «Ouverte à tous les vents, squattée et vandalisée, elle a échappé par miracle à la destruction. Mais elle était très dégradée», se souvient Michael Likierman. Passionné d’architecture, cet homme d’affaires britannique préside l’association chargée depuis 2014 par le Conservatoire de la restauration et de la mise en valeur du site,

«Cap Moderne»

Rebaptisé «Cap Moderne», ce terrain en pente de 3000 m2 comprend non seulement la villégiature d’Eileen Gray, mais aussi le Cabanon et les Unités de camping construits quelques mètres plus haut par Le Corbusier (lire l’encadré). Un concentré de modernité sur un tout petit territoire, mais aussi une suite de défis pour les restaurateurs, ces édifices souffrant de leur exposition à l’air marin, et de l’attaque combinée du vent, de l’eau et du sel. «Des contrôles climatiques réguliers sont nécessaires», estime la restauratrice Marie-Odile Hubert, en charge des peintures murales. E-1027 souffre en effet de problèmes d’infiltration, une situation encore aggravée par les malfaçons d’une restauration incomplète, advenue en 2007. «Les fondations étaient minées par l’eau et ont nécessité un assainissement complet. On s’est aussi aperçu que le béton, en vieillissant, était devenu poreux, et se gorgeait d’humidité dès qu’il pleuvait. Sa réimperméabilisation est en cours», précise Michael Likierman.

Restituer le mobilier

Autre gageure: la restitution du mobilier. «A part certains placards, le dernier propriétaire a tout vendu aux enchères en 1991, déplore Claudia Devaux, architecte spécialisée dans la restauration du patrimoine moderne. On aimerait refaire les meubles fixes à l’identique, d’après des photographies d’époque, en s’approchant au plus près des finitions artisanales d’Eileen Gray.» Une entreprise rendue d’autant plus complexe que certains matériaux choisis par la designer, comme la tôle ondulée, ou la mousse en caoutchouc, ne sont plus fabriqués aujourd’hui. «Nous sommes en train d’expérimenter de nouvelles solutions, c’est un chantier-laboratoire!» Après l’ouverture au public le 1er mai, pour une durée de six mois, les travaux reprendront à l’automne 2016. Ils porteront sur les espaces intérieurs, mais aussi sur l’aménagement des jardins en «restanques» (ces terrasses étagées typiquement provençales), ou sur l’accueil des visiteurs – un hangar en face de la gare vient d’être acheté à cet effet. L’aventure du Cap Moderne a encore de beaux jours devant elle.


Du Ier mai au 31 octobre 2016, visite de la villa E-1027 (par groupe de 12),  du Cabanon et de L’Etoile de Mer
(par groupe de 4) sur résa uniquement, sur le site ou par
téléphone: (+ 33) 06 48 72 90 53.
A lire : «Tim Benton, Le Corbusier, peintre à Cap-Martin», éditions
du Patrimoine, et l’ouvrage collectif «Eileen Gray, L’Etoile de Mer,
Le Corbusier, Trois aventures
en Méditerranée», archibooks.


Les vacances de Monsieur Le Corbusier

Alors qu’après la Seconde Guerre mondiale, le souvenir d’Eileen Gray à E-1027 s’estompe, un autre architecte imprime sa marque sur cette petite portion de littoral français, et contribue à éclipser la créatrice irlandaise: Le Corbusier. Cette appropriation du site, dont l’artiste suisse s’éprend – il fait de fréquents séjours à E-1027 – , commence en 1938. A la demande de son ami et collègue Jean Badovici, Le Corbusier réalise deux peintures murales dans la villa. L’année suivante, il revient pour en ajouter cinq, en se passant cette fois de sa permission. «J’ai une furieuse envie de salir des murs: dix compositions sont prêtes, de quoi tout barbouiller», déclare-t-il. 

Une initiative qui ne fut pas du goût d’Eileen Gray, qui selon ses biographes ressentit cette intrusion comme une agression. Sur chaque peinture, dont les couleurs franches tranchent avec la blancheur de cette villa puriste, l’artiste appose sa signature, comme pour prendre possession des lieux. Cet amoureux de la Méditerranée rêve en effet de s’implanter sur cette côte rocheuse et préservée, et d’y bâtir à son tour un refuge au bord de l’eau. Cela devient possible en 1951, lorsque le Niçois Thomas Rebutato, tenancier de la guinguette L’Etoile de Mer (ouverte en 1949 quelques mètres au-dessus d’E-1027), lui cède une parcelle de terrain accolée à son restaurant (en échange, l’architecte construit en 1956 pour Rebutato des Unités de camping, une suite de cinq chambres sur pilotis). C’est sur ce terrain exigu que naît le Cabanon, modèle d’habitat minimal aux allures de cabane de trappeur, achevé la même année que la Cité Radieuse à Marseille. «Le 30 décembre 1951, sur un coin de table, dans un petit casse-croûte de la Côte d’Azur, j’ai dessiné, pour en faire cadeau à ma femme pour son anniversaire, les plans d’un cabanon que je construisis l’année suivante sur un bout de rocher battu par les flots», écrit-il.

Dès lors, l’architecte revient chaque été au Cap-Martin, jusqu’à sa mort en 1965. Son «château» de 3,66 mètres de côté est d’un confort spartiate, mais chaque centimètre carré est judicieusement utilisé. La douche se faisait à l’extérieur, près du grand caroubier, et les repas du couple étaient pris à L’Etoile de Mer. Le petit restaurant familial, où Le Corbusier laissa, là encore, libre cours à sa passion pour les grands aplats colorés, est resté inchangé depuis soixante-sept ans, et a conservé sa treille, son bar, ses carafes d’anisette et ses photos encadrées de l’architecte. On peut aujourd’hui le visiter, par petits groupes, à la suite du Cabanon. Une chance, tant ces modestes constructions sont fragiles – la question du fac-similé s’est d’ailleurs posée pour le Cabanon, avant d’être écartée. «Il aurait été dommage de le mettre sous cloche», témoigne la restauratrice Marie-Odile Hubert. «A L’Etoile de Mer règne l’amitié», peut-on lire sur la terrasse du bistrot-casse-croûte. La famille Rebutato entretenait en effet des liens étroits avec le couple formé par Charles-Edouard Jeanneret et Yvonne. Ainsi, le petit Robert Rebutato («Robertino»), qui avait 12 ans au moment de sa première rencontre avec «Monsieur Le Corbusier», devint par la suite architecte, et commença sa carrière dans l’atelier de la rue de Sèvres. On lui doit la sauvegarde de cet ensemble unique: il fit don du restaurant et des Unités de camping à l’Etat, et s’est battu jusqu’à sa mort, survenue il y a quelques mois, pour la valorisation du Cabanon et de la villa Gray. Il repose près de L’Etoile de Mer, non loin de la tombe de son mentor, enterré dans le vieux village de Roquebrune après son décès sur la plage du Buse. «Le célèbre architecte était le touriste le plus mal logé de la Côte d’Azur», titrait à l’époque Nice-Matin...

Publicité