Slash/Flash

Emily Ratajkowski/Calamity Jane

Et si les figures légendaires et les people qui nous inspirent et nous font rire n’étaient que des avatars? Aujourd’hui: les destins croisés d’une mannequin londonienne et de la reine de la gâchette

Elle est née autour des années 1850, dans le Missouri et la misère mormone des rêves américains échoués. On l’appelait Calamity Jane. Son père buvait et jouait. Sa mère buvait et cuissait. Tous les deux sont morts quand elle avait 13 ans, et il est probable qu’elle se prostituait déjà pour survivre. Elle fut tour à tour danseuse de bordel, soldate travestie en soldat, meneuse de bœufs, exploratrice, fine gâchette, éclaireuse, cow-boy, espionne à la solde des troupes anti-indiens, lingère, maîtresse femme et femme battue. Plus tard, elle s’exhiba dans des cirques, qui popularisèrent sa légende de terreur de l’Ouest. Elle mourut dans la misère, alors que les journaux continuaient à raconter sa légende de femme rebelle et indépendante. Elle devint même, ironie du sort, le symbole d’une féminité insoumise, quelque part entre Jeanne d’Arc, Olympe de Gouges et les Spice Girls.

Elle, elle est née à Londres, en 1991, dans le satin de soie. Elle est Américaine et l’une des starlettes les plus populaires du moment. Elle s’appelle Emily Ratajkowski. Elle a commencé à tourner des films à l’âge de 13 ans. En se trémoussant seins nus dans le fameux clip Blurred Lines de Robin Thicke, elle a participé activement au réchauffement climatique. Elle a bien entendu lancé une ligne de maillots de bain. Elle est suivie par 22 millions de personnes qui likent sur Instagram sa moue de canard vibrant, son arrière-train mémorable et ses tétons pixélisés. Elle a l’air libertine (un peu) et catin (beaucoup). Et pourtant. Elle a soutenu Bernie Sanders dans la campagne américaine, attaqué Hillary Clinton sur son manque de soutien à la cause des femmes. Bref, Emily se dit, se proclame et se revendique féministe. Si.

Peut-on, comme Emily Ratajkowski, être féministe et s’exhiber comme un objet sexuel? Les enfants de Beauvoir diront que non. Emily dira que oui. Emily répète qu’être femme, c’est être libre, y compris de monnayer ses appâts en adoptant des codes de séduction qui font de la femme une friandise pour mâles membrés. Féminisme de conviction ou féminisme du téton? Féminisme de combat ou féminisme d’opportunité? Cette (fausse) aporie, elle dure depuis des siècles. Et ce n’est pas au misérable chroniqueur sus-signé, mâle doté d’un cerveau poilu et forcément binaire, de prétendre la résoudre. Mais peut-être est-il bon de rappeler, dans un magazine aussi digne et sérieux que celui que vous tenez entre les mains, combien les figures populaires et souvent factices comme Calamity Jane ou Emily Ratajkowski ont contribué à faire passer le féminisme du monde académique à la rue, de l’élite au grand nombre, de la cause aride à la pose enviable, du concept au réflexe. Les figures de la pop culture, ce n’est pas grand-chose. Mais ce n’est pas rien.

A lire aussi: Tina Kunakey/Eve

Publicité