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Mes enfants, mon profil Facebook et moi

Les portraits de bambins ornent les profils des utilisateurs de Facebook, Whatsapp ou encore Instagram. On montre sa progéniture seule ou avec soi, visage découvert ou caché. Par fierté, par affection... ou par calcul

L’urgence, après un accouchement, n’est pas la même pour toutes. Certaines se précipitent sur le jambon de Parme qu’elles ont précautionneusement emporté avec elles à l’hôpital. D’autres appellent leur mère. D’autres encore modifient leur profil Facebook. Pour coller à leur heureuse actualité et présenter le bambin merveilleux. Les photographies d’enfants aux côtés de leurs parents sont nombreuses à servir d’identifiant sur les réseaux sociaux.

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«C’est un dévoilement de l’intime assumé. La photo de profil donne une définition de la personne, elle doit donc avoir un référentiel fort, stipule Gianni Haver, sociologue de l’image. Or l’enfant représente une continuation de soi. L’afficher sur son profil peut également faire office de faire-part. C’est une manière de communiquer ce bouleversement advenu dans la vie.»

Une manière de tenir informé

Rebecca, Genevoise, acquiesce: elle a modifié son profil WhatsApp peu de temps après avoir eu son deuxième enfant. «Jusque-là, il n’y avait que ma fille. La montrer avec son petit frère a été une manière de tenir mes proches informés. Et puis je ne me trouve pas trop photogénique alors qu’eux sont très mignons!» Poser avec ses enfants, une parade pour les plus introvertis? Olivier admet qu’afficher sa fille à ses côtés est une «façon de se cacher», même s’il assure que le choix de cette image intime résulte avant tout de la volonté de préserver un bon moment. Même pragmatisme pour Xavier, dont le profil Facebook le montre avec son petit garçon sur l’épaule. «Je poste très peu de photographies de famille sur les réseaux sociaux car je ne veux pas inonder mon cercle avec cela, tout comme je n’aime pas être pollué par les images des autres. En revanche, j’ai choisi ce portrait avec mon fils car il est le souvenir d’un instant de complicité.»

L’enfant est un peu la Ferrari d’aujourd’hui.

 Gianni Haver, sociologue de l’image

Andonia, elle, qui avait pourtant décidé de ne jamais montrer de clichés de ses enfants sur Internet, les poste aujourd’hui sur Facebook pour être sûre de les conserver quelque part. «Comme je ne suis pas organisée, c’est un moyen de les avoir sous la main. Nous les regardons souvent en famille. Celle que j’ai choisie pour mon profil relate un moment que j’ai particulièrement apprécié; alors, j’avais envie de le partager plus largement. Je n’aime pas les photographies figées et posées, celle-là est spontanée.»

«Afficher un certain capital»

Longtemps cantonnée aux dessus de cheminée, à l’intérieur du portefeuille ou à la médaille aimantée dans la voiture, la progéniture se présente désormais plus généreusement. La conséquence d’une époque habituée à mêler les sphères publique et privée. Mais pas seulement.

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«Dans notre société individualiste où les foyers ne comptent qu’un ou deux enfants, l’arrivée d’un bébé est perçue comme un événement extraordinaire, qui aurait pu ne pas se produire, surtout chez les couples après 35-40 ans. Dès lors, on est fier et heureux de montrer qu’il est là. L’enfant est un peu la Ferrari d’aujourd’hui», image Gianni Haver. «Les photos de profil permettent d’afficher un certain capital», poursuit Sami Coll, chercheur associé à l’Université de Genève et spécialiste des nouveaux médias. «Les gens sont de plus en plus nombreux à montrer leurs enfants car ils sont plus détendus aujourd’hui par rapport à la question de la pédophilie.»

De l'importance du droit à l'image

Nombre de parents, cependant, refusent de franchir le pas, afin de respecter le droit à l’image de leurs bambins. «On ne connaît pas encore vraiment l’impact de ces étalages. Je n’ai pas envie que mes filles me reprochent un jour de les avoir affichées sur le Web. Elles le feront elles-mêmes quand elles seront en âge de décider», estime Marie depuis Fribourg. Beaucoup, dès lors, posent en famille sur WhatsApp, dédié aux personnes possédant notre numéro de téléphone, mais rechignent à le faire sur Facebook ou Instagram, ouverts aux quatre vents.

Certains ont trouvé une parade à ce cas de conscience, publiant des images de leurs enfants de dos, déguisés, dans le brouillard, etc. Sylvie, par exemple, montre ses trois rejetons posant le coude devant les yeux. «Je suis toujours un peu tiraillée, j’ai envie de les montrer, mais je trouve que c’est une chose intime. Alors en fond d’écran de mon iPhone, ils sont tous les trois bien alignés – on dirait une image d’Epinal –, mais sur WhatsApp, on ne les reconnaît pas, la photo est avant tout drôle. Poster une image décalée est aussi une sorte de manifeste, je n’ai pas envie d’être assimilée à ces mères parfaites ayant des enfants parfaits et ne vivant qu’à travers eux. Leurs photos de profil ressemblent à des publicités!»

Un gage de modernité pour les pères

Car au-delà de la réflexion éthique sur le droit à l’image affleure la question identitaire et féministe. «Je ne veux surtout pas être réduite à mon rôle de mère; or c’est un peu ce que signifierait une image de mes enfants et moi comme profil», analyse Louise, Lausannoise.

Beaucoup de papas posent avec leurs enfants sur Tinder, une manière de rassurer et d’attendrir.

 Stéphanie Pahud, linguiste

«Il y a de l’ego derrière chaque photographie de profil, quelle qu’elle soit, et donc un besoin de reconnaissance. Or devenir mère fait partie de ce qui nous rend accomplie à un certain âge. L’afficher n’est pas incompatible avec le féminisme. Si certaines rejettent cet accomplissement du féminin et le voient comme une oppression, d’autres revendiquent cette conciliation avec la maternité», stipule Stéphanie Pahud, linguiste et auteure du Petit Traité de désobéissance féministe. A l’usage de celles et ceux qui ne viennent ni de Mars ni de Vénus (Editions Arttesia). Coline de Senarclens, coorganisatrice de la première Marche des salopes à Genève en 2012, assume pleinement cette diversité. «Je possède plusieurs facettes. Mon profil ne me montre pas avec mon fils car mon identité de parent ne prend pas toute la place mais je poste des images de lui car je le trouve chou et j’ai envie de partager cela. Le seul enjeu féministe pour moi est celui du consentement.»

Pour les pères au contraire, poser un loupiot dans les bras revient à une affirmation de modernité: «Voyez comme j’assure, je ne suis pas un macho.» «Beaucoup de papas posent avec leurs enfants sur Tinder, c’est une manière de rassurer et d’attendrir, de détonner par rapport à tous les autres qui publient des photos de sport ou de dégustation de bières», poursuit Stéphanie Pahud. Mon enfant, mon étendard.

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