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Les énigmes de la Khakassie

La république russe veut mettre en avant son héritage culturel. Avec notamment des milliers de mystérieux tumulus

La Khakassie, c’est où? Eh bien, cette république de la Fédération de Russie, qui mesure bien un huitième de la France, et a presque un demi-million d’habitants, il vous faudra la chercher sur une carte au nord de la Mongolie, entre la république de l’Altaï à l’ouest, et celle de Touva au sud et l’immense province de Krasnoïarsk au nord et à l’est. Elle abrite comme un résumé du relief sibérien: la taïga avec de vastes forêts, la steppe avec ses plateaux herbeux plats, la montagne avec les monts Saïan. Depuis plus de trois mille ans y ont passé des nomades, s’y sont édifiés de puissants mais éphémères royaumes, dont celui de l’époque tagare, où furent élevés d’extraordinaires tumulus. Les Khakasses sont apparentés aux Kirghizes, leurs voisins «touvains» aux Turco-Mongols.

Ce passé mythique pourrait ailleurs nourrir un tourisme important, et c’est sans doute pour cette raison que pour la deuxième année le président de la république, Viktor Zimine, a convoqué en juillet un «Forum international sur l’héritage culturel comme gage d’avenir», en clair comment transformer la Khakassie en Mecque touristique. Le forum se tint au pied des montagnes, dans une sorte de grand chalet suisse, avec la participation colorée de Khakasses, de gens de Touva, de Russes de Kemerovo en habits folkloriques superbes. Des forgerons, des potiers œuvraient sous les yeux du public. On discuta des différentes méthodes pour transformer un vestige du passé en plateforme d’avenir.

Il faut dire que la «Vallée des Rois», au nord de la capitale, Abakan, est un lieu magique: une steppe à l’infini, rythmée de collines, une soixantaine de tumulus remontant au V-VIe siècle avant notre ère. Le plus grand a été excavé scientifiquement (mais les voleurs étaient passés bien avant, des siècles durant), en 1956. Sur un carré de 70 mètres de côté d’immenses pierres levées, dont certaines font cinquante tonnes, le tumulus a été rasé, il reste les fosses où étaient enterrés le prince et ses affidés. Les plus belles pièces sont à Saint-Pétersbourg.

Dès le XVIIIe siècle l’Académie des sciences avait envoyé l’historien Miller étudier ces tombes gigantesques; puis le géographe Pallas, Français au service de l’empire russe, vint faire ses magnifiques relevés de flore et de faune. A la fin du XIXe siècle deux déportés entamèrent des fouilles qui passionnèrent l’Académie des sciences et le public cultivé: Klements et Adrianov. Les grands musées de l’empire, Musée historique de Moscou et Hermitage, reçurent des masques funéraires énigmatiques. Puis en 1954 les fouilles reprirent, multipliées par le prochain engloutissement de milliers de tumulus en raison des barrages sur l’Ienisseï.

Les milliers de tumulus de cette Sibérie méridionale sont une vraie énigme. Les défunts étaient brûlés, remplacés par des mannequins, dont la face était recouverte par un masque en gypse (1). Ces poupées des défunts étaient, semble-t-il, emmagasinées jusqu’au prochain enterrement rituel et collectif, qui avait lieu tous les cinq ou six ans. Cette civilisation porte le nom de l’île Tagare, où l’on trouva de nombreuses poupées rituelles, et aussi des bijoux de bronze qui ressemblent fort à l’or des Scythes (2). Elle dura un millénaire environ, de 2500 av. J.-C. à 1500 après.

La Khakassie n’est certes pas que cela: l’immense usine d’aluminium de «Rusal», possédée aujourd’hui par l’oligarque Deripaska (comme celle de Krasnoïarsk) est un monstre qui emploie des milliers d’ouvriers. Quant au puissant fleuve Ienisseï, qui prend sa source plus au sud, et coule vers l’océan Arctique, il s’est laissé maîtriser par une cascade d’énormes barrages. Celui de Khakassie, le barrage de Chouchenskoïe, est surprenant d’audace architecturale: une paroi incurvée de 245 mètres de haut, des turbines où l’eau tombe à la verticale à l’intérieur de cette cathédrale, sans le moindre remous en haut ou en bas. Mais le barrage, achevé en 2000 connut une heure sombre: en août 2009, une turbine lâcha, et le flot balaya tout dans l’usine, tuant 75 employés. Un monument célèbre la construction et la catastrophe qu’il a enfantée.

Sur la rive d’en face, à Chouchenskoïé, fortin cosaque érigé au XVIIIe siècle après le partage de la région entre les empires russe et chinois, un petit musée a dû se moderniser: Lénine a passé ici trois ans d’exil, mais l’heure n’est plus aux musées Lénine, il a fallu se rappeler que bien d’autres condamnés étaient passés ici: plusieurs décembristes, Pétrachevski…

Comme partout en Fédération de Russie, la république porte le nom du peuple autonome, mais la population russe prédomine, on parle donc partout le russe, mais on cultive le khakasse en particulier la musique khakasse, remarquable par ses chanteurs de voix de gorge qui semblent extirper la lave sonore de leurs entrailles, en s’accompagnant sur le chatkhane à six cordes. Ou encore le chamanisme: à Salbyk, au cœur de la «Vallée des Rois», un emplacement est réservé aux «rituels». Mais je n’ai pas eu la chance d’y voir la moindre cérémonie. Ainsi donc le forum de juillet tenta d’imaginer comment faire venir ici les touristes sans détruire ce qui reste de mystérieux dans ce pays: en somme dévier les visiteurs d’une Vallée des Rois vers l’autre.

1) Un très beau livre sur ces masques énigmatiques a été publié récemment (après bien des publications savantes): E.B. Valetskaïa, Les masques anciens de l’Ienisseï, Krasnoïarsk, 2009 (en russe, résumé en anglais) 2) Il convient ici de mentionner le savant livre qui vient de paraître sur les tumulus de la Russie méridionale, Etudes pontiques, sous la direction de Pascal Burgunder, aux Editions de l’Université de Lausanne

* Professeur honoraire à l’Université de Genève, spécialiste de littérature russe

Le fleuve Ienisseï s’est laissé maîtriser par d’énormes barrages

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