Reportage

Entre les murs du Clos du Mesnil, où est produit l’un des champagnes les plus exclusifs du monde

Implantée discrètement au cœur du village du Mesnil-sur-Oger, une petite parcelle de 1,84 hectare gérée par la maison Krug produit un champagne devenu légnedaire

Pour la trouver, il faut traverser plusieurs fois Le Mesnil-sur-Oger. Lorgner au-dessus des murs en pierres naturelles. S’enfiler dans les allées discrètes. Car dans ce paradis du chardonnay, baptisé la côte des blancs, une toute petite parcelle de vigne se situe au cœur même de ce village champenois réputé pour la minéralité et la vivacité de son cépage blanc.

Sur une pente légère de 1,84 hectare, entouré d’un haut mur fermé par un portail en fer rouge, le Clos du Mesnil est constitué d’une maison de maître et d’une petite cour attenante au vignoble où se trouve le pressoir. Répertorié depuis 1698, il appartenait à l’origine, comme la plupart des clos, à une abbaye bénédictine. Il passa les siècles suivants aux mains de différents paysans vignerons dont le dernier fut Jules Tarin. Jusqu’à ce que la famille Krug le rachète en 1971, avec plusieurs autres parcelles de chardonnay dans le vignoble du Mesnil-Sur-Oger pour sécuriser un approvisionnement de qualité en une période d’expansion des ventes de champagne en France et à l’étranger

Le mur et les maisons villageoises qui l’entourent forment un double écrin qui protège les ceps des gelées printanières

Un raisin caméléon

Assez vite, les frères Rémy et Henri Krug se rendent compte que ce vignoble profite d’un microclimat qui procure au vin des qualités toutes particulières. Le mur et les maisons villageoises qui l’entourent forment un double écrin qui protège les ceps des gelées printanières. Une petite colline boisée, située au sud, fait barrage au vent humide ou sec. Il y fait aussi plus chaud en été, ce qui explique sans doute les vendanges plus précoces au clos par rapport aux autres parcelles du village. «Le chardonnay étant le caméléon des cépages, il prend la personnalité du terroir dans lequel il s’épanouit. C’est absolument flagrant au Clos du Mesnil. Ses caractéristiques géographiques et géologiques dotent les raisins de qualités exceptionnelles», observe Olivier Krug, directeur de la maison, fils d’Henri et issu de la sixième génération de la famille.

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Un champagne par parcelle

Au cours des années 1970, dans toutes les dégustations à l’aveugle, les vins provenant de cette parcelle sont mis en relief. «Plus de pureté, plus d’expressivité… Ils avaient vraiment une empreinte. On a très vite compris qu’ils pouvaient s’exprimer par eux-mêmes. C’est pour cela que nous avons tenté de faire un champagne millésimé blanc de blancs à partir de cette seule parcelle dont la première bouteille fut tirée de 1979. Il était servi à la maison, sans stratégie commerciale.» Remarqué par des connaisseurs qui poussent les Krug à le proposer à la vente, il devient légendaire, extrêmement convoité, aussi pour sa rareté. Seuls dix-huit millésimes sont nés depuis 1979. Les conditions doivent être parfaites lors des dégustations printanières qui suivent la vinification pour qu’un millésime passe et se lance ensuite dans un processus de maturation de douze ans environ dans les caves de la maison, à Reims.

Le succès du Clos du Mesnil a poussé la maison à acquérir en 1994 un autre clos exclusif: le Clos d’Ambonnay, parcelle minuscule de 0,68 hectare dédiée au seul pinot noir, qui appartenait à un de ses fournisseurs. Le premier millésime, 1995, suivi de quatre autres, a été présenté en 2007 avec seulement 3000 bouteilles. «Dans ces deux clos, les vendanges se font souvent en plusieurs fois pour coller au plus proche de la maturité de chaque grappe. Au Mesnil, qui fait presque la superficie de la Romanée-Conti, le vignoble est fragmenté entre les parcelles jeunes de 2008 et les plus anciennes qui datent de 1968. Il arrive qu’on fasse 15 à 20 vinifications en fûts de chêne que l’on peut remplir en plusieurs fois. Ce soin dédié est représentatif de l’attention que l’on porte à toutes nos parcelles», note Olivier Krug.

Le Krug Clos du Mesnil 2004, qui compte 12 548 bouteilles numérotées, a été présenté cet été. La production d’un tel cru détonne en Champagne. Même si l’approche mono-parcellaire peut sembler dans l’air du temps axé sur la découverte des facettes d’un terroir, elle reste encore rarissime dans cette région française. La majorité des champagnes étant composés de plusieurs parcelles mélangées, de plusieurs cépages (chardonnay, pinot noir et pinot meunier) et de plusieurs années.

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Si ce vin issu d’un seul clos, comme cela se fait en Bourgogne, a pu être identifié, c’est justement parce que la maison Krug a, depuis sa création en 1843, une obsession du détail unique en son genre. Joseph Krug, fondateur, s’est d’emblée donné l’ambition d’offrir chaque année uniquement des cuvées de prestige, la Krug Grande Cuvée, indépendamment des aléas climatiques. Dans son carnet de vie conservé par la marque dans ses locaux de Reims, il écrit en 1848: «On ne peut pas obtenir de bons vins sans employer de bons éléments et des vins de bons crus. On a pu obtenir d’apparence de bonnes cuvées en employant des éléments et des crus moyens ou même médiocres. Mais ce sont des exceptions sur lesquelles il ne faut jamais compter. Ou on risque de manquer son opération et perdre sa réputation.»

L’alliage du goût et du son

Dans ce sens, les vinifications annuelles des raisins provenant des 250 parcelles Krug sont conservées dans des fûts séparés, respectant ainsi les caractéristiques individuelles de chacune. Constituant ainsi une bibliothèque de plus de 150 vins de réserve stockés dans de petites cuves en inox dans la cave de Reims, ce qui permet de conserver les arômes et les saveurs pendant de longues périodes. Pour composer la Krug Grande Cuvée chaque année, le chef de cave Eric Lebel assemble environ 120 vins clairs issus d’une dizaine d’années différentes jusqu’à 15 ans d’âge.

Les amoureux de Krug le savent, l’une des beautés de la maison réside dans le lien qu’elle met en lumière entre la perception du son et celle du goût. La création d’un champagne prend une approche très musicale à la Maison de Krug, Eric Lebel étant comparé à un grand compositeur. Pour chaque édition d’une nouvelle cuvée, une bande-son est proposée en collaboration avec des musiciens et artistes. Elle fait partie des informations livrées par le biais du Krug ID imprimé au dos de la bouteille: histoire d’une année, composition précise d’Eric Lebel et l’accord musical conseillé. De quoi vivre une expérience sensorielle au-delà des bulles.

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