Regardez-le. Il a mis son chapeau. Comme il connaît les codes du savoir-vivre vestimentaire de son époque, on en déduit que la photo a été prise dehors, en extérieur. Sur le pont du bateau qui l’emmène conquérir l’Amérique, précisément.

L’élégant homme d’affaires en photo et en chapeau ci-contre (admirez ses chaussettes, contemplez le revers de son pantalon; n’était l’épaisseur des étoffes, on dirait une image publiée par un bon magazine de mode cet automne), cet homme, donc, c’est Ermenegildo Zegna. Nous sommes en 1938.

Ce fils d’horloger et cadet de 10 enfants a lancé son entreprise de tissus en 1910. Il l’a basée près de Milan, à Trivero. Il y a rapidement ouvert des usines. Il est en train de reboiser la région, de faire planter 500 000 conifères et rhododendrons. Il a aussi fait construire des bâtiments pour ses employés, salle de gym, crèche, cinéma. Il a choisi d’implanter ses filatures dans cette région prémontagneuse du Nord de l’Italie non pas pour ses troupeaux (ses laines, ses cachemires, ses vigognes ou ses alpagas primés viennent d’Australie, d’Asie ou d’Amérique du Sud). Non, s’il s’est fixé à Trivero, c’est pour la qualité de son eau – on ignore souvent que c’est l’eau et son action sur les fibres de laine qui parachève la suprématie d’un tissu de luxe, comme le prouvent, par ailleurs, les fameux tweeds britanniques qui tirent leur nom de la rivière Tweed où ils sont baignés, mais je m’égare, je m’embrouille, revenons à nos moutons, je veux dire à nos chèvres du Cachemire et au commencement…

En 1910, cet Ermenegildo Zegna, le croyait-on quand il disait qu’il allait produire parmi les meilleurs tissus du monde et conquérir la planète? Sans doute que non. Mais là, sur le pont du navire transatlantique «Rex», Ermenegildo est en passe de réussir. Il emmène dans ses bagages des échantillons de tissus. Il a rendez-vous avec des tailleurs de New York – nombreux sont d’origine italienne – pour les convaincre de lui acheter ses étoffes. Il fend les eaux vers le succès.

2012. En matière de mode masculine, «old school is the new cool». Avec son luxe discret, son histoire patrimoniale, son marketing de bon ton, Ermenegildo Zegna colle au «Zeitgeist», à une clientèle business en quête de racines vestimentaires et de manteaux à l’aise partout, à une génération qui préfère comparer les finitions plutôt que mesurer la grandeur des logos, ces cache-misère.

D’ailleurs, depuis cette journée de 1938 sur le pont d’un bateau, Ermenegildo Zegna n’a pas cessé de grandir. Aujourd’hui, c’est une entreprise qui fabrique encore et toujours des tissus exceptionnels, voire exclusifs (pas moins de 2,5 millions de mètres d’étoffe sortent chaque année de ses usines). Mais c’est aussi une marque de mode masculine depuis que, dans les années 1960, elle a commencé à vendre des habits de prêt-à-porter, à ouvrir des boutiques, à lancer des lignes sport. Fin 2011, la marque Ermenegildo Zegna comptait 557 (!) magasins dans plus de 100 pays – chiffres astronomiques mais déjà dépassés puisqu’en 2012, 50 nouvelles boutiques étaient planifiées.

Mais Ermenegildo Zegna, c’est encore un groupe qui a réalisé un chiffre d’affaires de 1,127 milliard d’euros en 2011 et qui chapeaute d’autres entités, comme la marque Z Zegna, label davantage tourné vers le loisir, l’expérimentation et les tendances éphémères. En 1999, ce groupe faîtier a acquis la marque Agnona, histoire de se diversifier dans le luxe féminin. En 2010, il a entamé une collaboration avec l’horloger helvétique Girard-Perregaux, lancé des montres, mais aussi des parfums, des lunettes. Tout récemment, il a acquis des parts dans la marque transalpine la plus futée du moment: Brunello Cucinelli.

La troisième génération actuellement aux commandes s’est appliquée à faire de la marque et de ses satellites une fille de son temps, développant une identité visuelle cohérente dans le monde entier, de boutique en boutique, amplifiant les recherches côté matériaux technologiques, allégeant les étoffes – c’est ainsi qu’un costume Zegna pèse aujourd’hui en tout cas deux fois moins qu’un costume réalisé avec le premier tissu sorti de la fabrique en 1910… Comme c’est en Asie et du côté de la Chine que la croissance galope le plus, certaines collections sont adaptées aux goûts ou besoins locaux – format des porte-monnaie agrandis parce que là-bas, on paie souvent encore cash, collections d’entre-saison répondant à la touffeur du climat. La maison familiale a, par ailleurs, lancé des fondations de soutien aux artistes ou à des projets humanitaires. A l’enseigne d’Oasi Zegna, elle encourage le développement durable, et sur le long terme, de la région où elle est implantée. Le groupe vient d’acquérir d’importantes usines actives dans la soie.

Tout a donc tellement changé depuis ce jour de 1938 et cet homme élégant qui prenait le frais, sous son chapeau transatlantique. Quoique.

On débarque à Trivero un jour de vent qui fait mugir les sapins et claquer les drapeaux installés sur les toits d’une usine par l’artiste Daniel Buren et les écoliers du coin. A la cantine où se croisent héritiers de la dynastie, manœuvres et contremaîtres, on déjeune avec Laura Zegna, responsable de l’Oasi. Tiens, il y a un drôle de frémissement dans l’air. On finit par comprendre qu’il y a matière à scoop. On se fait raconter, en promettant de ne rien dire (tu parles!), que Zegna a, pour la première fois de son histoire, engagé un designer star en la personne de Stefano Pilati, l’ex-créateur qui officiait chez Yves Saint Laurent. On vit un moment historique. On balance l’info sur le site du Temps. On reprend le chemin des fabriques. On traverse un joli musée qui permet de mesurer combien, côté style, Zegna est restée fidèle à la sobriété flatteuse d’Ermenegildo. On touche les matières qui arrivent à Trivero de manière brute. Il y a bien des procédés qui se sont hypermodernisés, des machines compliquées, des ordinateurs qui aident les ouvriers à composer les trames aux innombrables fils, tellement fins que, même en chaussant ses lunettes neuves, on n’est pas sûr de les voir. Il y a cette étape épatante qu’ici on appelle le «spa des tissus», qui voit le produit presque fini relavé, peaufiné à la vapeur, adouci et assoupli encore et encore. Mais on apprend aussi comment les mohairs, les mérinos et surtout les cachemires sont réunis en ballots ou en flocons, puis cardés ou peignés, en fonction de la longueur de leurs fibres. Tout cela quasiment comme aux débuts. On longe des machines qui semblent mugir et gronder depuis des lustres, qu’avec une imagination échauffée on imagine nombreux. On n’en revient pas de voir naître la trame d’un léger prince-de-galles, du mariage de myriades de fils impalpables, un peu comme apparaît un arc-en-ciel. On longe le studio des designers qui s’activent sans bruit, les mains dans les archives. On apprend que ce sont encore de vrais chardons, oui, des chardons espagnols, qui sont utilisés pour certaines opérations. On palpe la concentration qui s’élève de l’endroit où des ouvrières contrôlent, à la loupe, les tissus les plus précieux, traquant la moindre imperfection.

On a donc passé un jour dans le ventre d’un empire du luxe mondialisé. Où des mains et des loupes continuent, presque comme en 1910, presque comme en ce jour de 1938, d’avoir le dernier mot.

Liste des points de vente en Suisse: www.zegna.com. Bon Génie, etc.