Rencontre

Erwin Wurm, un artiste contemporain dans château médiéval

Le sculpteur et photographe autrichien disperse ses œuvres dans les jardins et dépendances d’un château du XIIe siècle, à une heure de Vienne. Visite guidée par le maître des lieux

Le chien, minuscule et bien nommé Tiny, promène sa truffe taille noisette dans un jardin de 5 hectares. Il frôle un cornichon géant qui toise les pommiers. Evite une maison boursouflée comme une Américaine gavée de sodas. Ignore une paire de jambes dix fois grandeur nature. Chez Erwin Wurm, tout est question de proportions. L’artiste, qui a bâti son œuvre sur les notions d’espace et d’équilibre, réside à mi-temps dans un château du XIIe siècle. La campagne de Limberg se situe à une heure de Vienne, où il passe l’autre moitié de ses heures.

Trois semaines avant le démarrage du Festival Images Vevey, dont il est l’invité d’honneur, Erwin Wurm nous reçoit sur ses terres. Depuis la route, le haut portail gris métallisé ne laisse deviner que le bout d’un clocher. Lorsqu’il s’ouvre apparaît un chemin de graviers blancs qui serpente entre le manoir, une tour Renaissance, des écuries transformées en atelier, une vieille grange en garage, etc.

Lire aussi: Festival Images: le parcours du «Temps»

«Comme je travaille sur des grands objets, il me faut un grand studio. J’ai longtemps créé dans un appartement de 50 m2, avec la bétonneuse dans le salon. J’apprécie aujourd’hui d’avoir de l’espace. Les œuvres sont fabriquées sur place, les camions peuvent charger et décharger à leur aise. J’ai également fait faire des logements pour les ouvriers qui viennent de l’étranger», énumère Erwin Wurm avant d’ajouter: «Et puis j’aime la campagne. Cette région est particulièrement riche en histoire et en culture.»

Jardins fantasmagoriques

D’emblée, le visiteur est happé par le mélange des genres. Dans le jardin, les œuvres gigantesques de Wurm – bonhommes-saucisses, silhouettes roses ou cornichons géants – semblent faire des pieds de nez aux buis taillés au coupe-ongle. A côté du lac artificiel et de la piscine turquoise, une Fat House ajoute ses volutes à celles des moutons paissant à ses pieds.

Les animaux sont rois chez Erwin Wurm et chacun possède son domaine. A la tortue le lac, aux poules le verger, aux lapins le cloître, à Tiny tout le reste. T-shirt gris, pantalon kaki et crocs bleus, Erwin Wurm, bronzé et séduisant comme jamais, balade ses visiteurs à un rythme effréné, pointant là une statue, ici un détail du paysage.

Un royaume anachronique

L’intérieur du château, sublime, joue aussi de ces accrocs temporels. En bas, des accessoires de fitness côtoient un christ du XIXe siècle. Dans le salon, le stuc d’origine regarde un mur entier fait de tricot rose, deux manches perdues dans l’immensité de la paroi. Une cheminée achetée à Clignancourt ajoute sa touche française aux poêles autrichiens. Les peintures d’artistes surplombent les photos de famille. Les meubles sont signés. Une lampe Herzog et de Meuron amuse particulièrement le maître des lieux, qui l’appelle «la goutte de sperme».

Egalement au Festival Images 2018: «Les objets sont moins emmerdants que les stars»

Les moines qui ont vendu la propriété à la famille Wurm il y a quinze ans avaient transformé la bâtisse en six appartements de mauvaise facture. Le couple a démoli les cloisons et restauré les lieux à l’ancienne, en apportant ici un carrelage Renaissance dégotté chez un antiquaire, là les portes d’un autre château. Madame Wurm est Française et la décoration lui tient à cœur. Les époux se sont rencontrés lors d’un workshop que l’artiste donnait aux Beaux-Arts de Paris.

Des photos qui invitent à la réflexion

A Limberg, la famille est omniprésente; les deux fils de l’artiste travaillent désormais pour la compagnie, l’un aux ateliers, l’autre à l’administration. Assise au milieu du chemin, Estée, la petite dernière, s’applique à positionner des graviers sur ses genoux, digne héritière des statues éphémères de son père. Erwin Wurm s’est fait connaître à la fin des années 1990 par ses One Minute Sculptures, demandant aux visiteurs des musées de prendre des positions particulières durant un instant. Se coucher sur des balles de tennis, s’enfiler à deux dans un pull, appuyer sa tête contre une chaise elle-même appuyée contre un mur.

Ces figures vivantes, au départ réalisées par l’artiste lui-même, ont dûment été photographiées et répertoriées. «Le paradoxe et l’absurde sont très efficaces pour enclencher une réflexion. Lorsque les gens quittent leur rôle d’observateur pour devenir sujets, il se passe quelque chose de très fort. Chacun réagit à sa manière et c’est révélateur», souligne celui qui se destinait d’abord à la peinture.

Susciter des sensations fortes

Au Festival Images à Vevey, le public sera invité à ces brèves performances. Erwin Wurm a fait réaliser des copies des meubles de Le Corbusier avec lesquelles les visiteurs devront composer dans la villa Le Lac. En résonance avec la petite maison imaginée par l’architecte chaux-de-fonnier pour ses parents, Erwin Wurm a décidé d’exposer également sa Narrow House à Vevey.

«Je l’ai conçue il y a une dizaine d’années pour une exposition à Pékin. Comme le musée, très grand, ne me mettait à disposition que trois salles étroites, je me suis senti maltraité et j’ai imaginé cette maison pour le signifier! A partir de là, c’est devenu une réflexion sur la société étriquée de mon enfance, les professeurs qui nous battaient, les mentalités corsetées, etc. J’ai décidé de reproduire la maison de mes parents en la tassant. Elle mesure 1 mètre de large pour 20 de long. Lorsque vous entrez, vous ressentez immédiatement un sentiment de claustrophobie», argue l’artiste depuis son bureau niché en haut de l’ancienne écurie. L’idée de présenter cette villa compressée dans l’immense volume de la Salle del Castillo plaisait beaucoup à l’Autrichien.

Découvrez également:  L’appartement mille-feuille de Le Corbusier

Critique de «la société du trop»

Avec le temps, les œuvres d’Erwin Wurm sont devenues manifestement plus critiques. «Il y a toujours eu une dimension politique dans mon travail, mais les gens se sont focalisés sur le côté fun car c’est plus facile. J’ai conçu les Fat Cars et les Fat Houses parce que ce sont les deux objets les plus prestigieux que nous ayons en termes d’image de soi. Nous vivons dans une société du trop, trop de consommation, trop de déchets… Je ne suis pas inquiet pour moi, mais pour mes enfants», note le sexagénaire soudain grave.

Dans le jardin de Limberg, la Fat House semble bien minuscule face au château qui lui fait face.


Erwin Wurm: «Narrow House» (Salle del Castillo) et «One Minute Sculptures» (villa Le Lac) au festival Images, du 8 au 30 septembre, à Vevey.

Publicité