Le Temps: Sur les photos d’un ado sombre accrochées au mur, que voyez-vous?

(«L’homme qui marche», Les chansons de l’innocence retrouvée, 2013)

Etienne Daho: Comme les heures Indoues, c’est une chanson à clés, qu’il ne faut pas dévoiler. Donc je ne dévoilerai pas ce qu’il y a au mur. Mais imaginons que ça peut être une photo de moi adolescent.

Que transportaient les rivières de vos 20 ans?

(«Les torrents défendus», idem, 2013)

Toujours les mêmes envies. A savoir une passion pour la musique, inconditionnelle, qui s’arrêtera avec moi, je pense. Les mêmes rêves, la même énergie pour faire de la musique, qui est la chose la plus importante de mon existence. Qui est au centre de ma vie, en tout cas.

Où sont l’épaule et les mots qui vous rassurent?

(«La peau dure», idem, 2013)

Ce sont ceux de mes proches, des personnes que j’aime, les gens qui me comprennent. Je préfère être compris que rassuré. Cette chanson est assez universelle, en fait. Elle évoque ces chaos de l’enfance qui font de vous un adulte plus fort.

Qui sont vos héros d’antan qui défient le temps?

(«Soleil de Minuit», Pop Satori, 1986)

Ce sont des héros de la musique, de la littérature, du cinéma, qui sont comme des tuteurs et sur qui se construit un imaginaire d’adolescent qui fera ensuite de vous un homme «fait». Quand j’ai découvert les chansons de Lou Reed et du Velvet Underground, ça m’a construit pour la vie. Je dirais donc Lou Reed, Syd Barrett, Iggy Pop, David Bowie. Ils défient le temps. J’avais vu Lou Reed sur scène avant qu’il ne parte et cela me provoquait toujours les mêmes émotions intenses. Des héros, j’en ai plein d’autres: Jean Genet, John Waters, David Lynch. Francis Bacon, aussi. Ce qu’il dit. La personne qu’il est. Je ne sais pas si vous avez eu entre les mains des livres d’entretiens avec Francis Bacon? Ses réflexions aident à affiner nos pensées. J’habite assez près de son ancien atelier. Ce lieu me fascine. Quand j’étais en train d’écrire les textes (de l’album Les chansons de l’innocence retrouvée, ndlr), et que j’avais des pannes, que j’avais envie de jeter ma table de travail par la fenêtre parce que j’étais furieux de ne pas pouvoir trouver les mots, je partais. J’avais besoin de regarder cette maison. Je ne sais comment expliquer cela. Ce n’est pas un rite. Cette proximité était apaisante.

Quels sont vos artifices, vos lignes floues?

(«Corps et armes», Corps et armes, 2000)

Les artifices, on en a tous pour se tirer d’affaire. Mes lignes floues? Je ne sais pas. Pour moi, elles sont très nettes mes lignes. Peut-être que les autres les trouvent floues?

Quel est le parfum des Heures Indoues?

(«Des Heures Indoues», Pour nos vies martiennes, 1988)

Un mélange d’ambre, de musc, de jasmin et de fleur d’oranger.

Faut-il du courage pour savoir aimer trop fort?

(«L’adorer», L’invitation, 2007)

Oh oui! Bien sûr! On ne peut pas battre en retraite. Quand on a la chance d’avoir un grand amour – qui s’accompagne de grandes souffrances parce que c’est une immense aventure – il faut du courage. Il en faut déjà pour être debout. Pour vivre au quotidien. Il faut être courageux pour défendre ce que l’on est, ses lignes. Et quand on est amoureux, on doit l’être encore plus, car ces lignes-là ont tendance à se fragiliser.

Vous souvenez-vous du premier jour du reste de votre vie?

(«Le premier jour (du reste de ta vie)», Best of 1998)

Oui, c’était ce matin.

Quelles sont vos adresses préférées quand vous partez en week-end à Rome?

(«Week-end à Rome», La Notte, la notte, 1984)

Week-end à Rome, c’était comme un fantasme quand j’habitais à Rennes: on se prenait la pluie sur la tronche toute la journée. J’avais vu à l’époque Vacances romaines et La Notte d’Antonioni. C’était le point de départ pour imaginer cette chanson. Pas d’adresse en particulier. Juste se promener dans cette ville-musée. Se laisser emporter. J’adore l’Italie. On y est tout le temps en présence de la beauté. J’adore la joie de vivre, la qualité de vie qu’ont les Italiens, quels que soient leurs moyens. Ils savent donner le change, ils se font beaux pour sortir dans la rue. La nourriture est simple mais c’est toujours la bonne tomate, la bonne huile d’olive. C’est plein de clichés, je sais. Je ne suis qu’un touriste en Italie et je ne vois que les bonnes choses.

Dans quel hôtel aimeriez-vous relever le pari d’une course-poursuite dans les couloirs?

(«Pari à l’hôtel», Pop Satori, 1986)

Ah c’est drôle! J’étais en train de répéter cette chanson juste avant que vous appeliez car je vais rejouer cet album Pop Satori prochainement, à Paris, le 1er juillet!** Quel hôtel? Il y en a un dans lequel j’ai vécu longtemps à Londres, dans les années 80, c’est Le Colonnade, sous Maida Vale. La chanson a été écrite sur cet hôtel en fait. Sigmund Freud y a vécu, il y donnait ses consultations.

Quels sont vos cocktails délices?

(«Swinging London», La Notte, la notte, 1984)

J’aime bien le Spritz, le Pimm’s, les cocktails anglais doux. J’aime aussi les cocktails très forts, un Cosmopolitan bien tassé, ça me plaît beaucoup.

Les liens d’Eros tout-puissant sont-ils plus attachants que les liens du cœur?

(«Les liens d’Eros», Réévolution, 2003)

C’était une question dans la chanson. Je ne sais pas. Peut-être… Beaucoup de mariages, d’unions sont basés sur l’attirance avant tout. Sur le fait de se plaire. Un élan érotique. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de relations qui ne tiennent pas. Parce qu’une fois que l’élan physique est passé, forcément ça s’étiole avec les années. Si l’on n’a pas de lien plus puissant, celui de l’amitié, du respect, de l’admiration, ça se casse la gueule.

Le bonheur est-il dangereux?

(«Un bonheur dangereux», Les chansons de l’innocence retrouvée, 2013)

Oui! (Rires.) Le rechercher systématiquement, c’est ce qu’on fait tous, et ce que je fais aussi. Le bonheur c’est un état de confort, un cocon dans lequel on se sent bien, affectivement, financièrement, professionnellement. On vit dans une société qui nous provoque par rapport au bonheur et nous emmène ailleurs: le bonheur c’est telle voiture, c’est avoir à son bras tel type de personne, c’est de porter telle marque de vêtement. On nous propose un bonheur assez dangereux, fictif, qui n’est pas basé sur les véritables aspirations que l’on peut avoir. Et puis certains bonheurs peuvent être aussi anesthésiants.

Quelle est la couleur des fleurs de l’interdit?

(«Les Fleurs de l’interdit», L’Invitation, 2007)

Carmin!

Quelle est votre arme de séduction massive?

(«Corps et armes», Corps et armes, 2000)

Je n’en ai aucune idée. Les gens qui me connaissent disent que je suis drôle. Mais je ne le montre pas du tout…

Et vous, aimez-vous les baisers français?

(«Le baiser français», Reserection, 1995)

J’aime beaucoup les baisers français.

Notes:* Etienne Daho donnera un concert au Montreux Jazz Festival le 14 juillet. Rens.

** Etienne Daho sera le curateur d’une semaine à La Cité de la Musique, qu’il a baptisée «Une jeunesse moderne». Il chantera les 1er, 5 et 8 juillet, à Paris.