Grande interview

Fabrice Hadjadj: «Noël devrait être synonyme de vie simple»

Figure montante d'un catholicisme français décomplexé, le philosophe Fabrice Hadjadj est un critique mordant de nos sociétés hyperconnectées. Son modèle alternatif? Jésus bien sûr, mais aussi les Hobbits et la Petite maison dans la prairie. Rencontre avec un penseur décoiffant

Dans la pénombre de la chapelle de Bourguillon, à Fribourg, Fabrice Hadjadj s'agenouille pour saluer la Vierge. Le philosophe français enseigne depuis quelques années à l'Institut Philanthropos, sorte de collège chrétien avec internat pour jeunes filles, situé tout près de cette chapelle vénérée par les Fribourgeois.

Prolixe et réfléchi, Fabrice Hadjadj n'est pas un intellectuel parisien comme les autres. Il est la figure de proue d'un nouveau mouvement catholique, à la fois bien introduit dans les élites françaises et porteur d'un message résolument politique. «Une approche qui se sait minoritaire dans la société, mais décomplexée», commente le spécialiste des religions Jean-François Mayer. Dans le cas de Fabrice Hadjadj, cette pensée prend un tour décapant, très critique envers la civilisation globalisée.

Le Temps : On vous présente parfois comme maître à penser d'un activisme catholique dont François Fillon serait le champion. Est-ce le cas?

Fabrice Hadjadj: Je n'ai pas de relations directes avec François Fillon, même si nous avons quelques connaissances en commun. En France, dès qu'on essaie de penser la famille, le rapport à la naissance et à la terre, on est étiqueté «réac». Au moment de la montée de François Fillon, et du retour, face à l’islam, de la question chrétienne dans le débat politique, on a cherché des figures et Libération m'a canonisé «saint patron» et «maître à penser» de la «cathosphère». Mais je ne suis pas un maître à penser de la droite. Je ne suis même pas de droite, si la droite correspond au technolibéralisme dont mes travaux opèrent la critique radicale. Il n’en demeure pas moins que, depuis la «Manif pour tous», les chrétiens entrent à nouveau dans l'espace public.

– Et François Fillon incarne ça?

— Il fut le premier ministre de Sarkozy, mais il semble moins opportuniste, et plus homme de conviction. De ce que j’ai entendu, il est plus sincèrement catholique que ceux qui l'ont précédé, mais, obéissant à la jésuitique distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, il ne le fait pas valoir officiellement. Est-ce qu'il va évoluer ? Le ralliement de nombreux catholiques à sa candidature montre en tout cas que les lignes bougent. Les catholiques fondent en lui l'espoir d'une ouverture, d'une désidéologisation du rapport au christianisme en France.

L'espace public est toujours politico-religieux

— Comment expliquer ce retour de la question chrétienne ? Et pourquoi maintenant ?

— Cela ne se passe que maintenant en France du fait de sa certitude de porter les «valeurs universelles» – ce qui l’enferme dans une sorte de provincialisme suffisant. Les politiciens français n'arrivent pas à comprendre ce retour du religieux parce qu’ils croient à l’universalité du laïcisme, de la sécularisation, de la relégation du religieux à la sphère privée. C'est pour cela qu'ils sont si démunis face à l'islam: ça ne colle pas avec leur grille de lecture. Or ce phénomène de retour du religieux – à supposer qu’il soit jamais parti – se produit depuis des années. Prenez seulement l'année 1979: l’ayatollah Khomeiny en Iran, Solidarność en Pologne, la révolution sandiniste au Nicaragua, si imprégnée de théologie de la libération... Avant cela il y a Israël, mais aussi la guerre d’Algérie, dont c’est le fond, une fois le masque du communisme tombé.

L'espace public est toujours politico-religieux, qu’on le veuille ou non. C'est pour cela que l'État doit ménager une place au religieux: c'est la condition d'une vraie laïcité. Le pouvoir politique doit dire que le salut des âmes n'est pas son affaire, qu'il travaille à la prospérité temporelle d'un pays, mais reconnaître en même temps que le salut des âmes est essentiel, et ménager un espace à ceux qui témoignent de ce mystère, dans les limites de la liberté religieuse, et donc en dehors de toute violence fondamentaliste. S’il ne le fait pas, il tombe dans le laïcisme, c’est-à-dire qu’il se constitue en religion de l’antireligion, avec sa cléricature, ses excommunications, sa foi dans l’autoconstruction de l'homme.

Produit des multinationales biotechnologiques

— Est-ce que le laïcisme mène à ce que vous dénoncez aussi depuis plus de vingt ans, l'avènement de l'homme augmenté, du cyborg?

— Pas directement. Les gouvernants français sont dans la suite de l'Homme Nouveau de la Révolution française – une utopie encore politique, et non pas technologique. Mais quel jeune aujourd'hui se reconnaît encore dans le récit national du «pacte républicain»? Ça ne marche plus. Et c'est ce qui nous amène à une situation sans précédent: l'Homme Nouveau n'est plus le Citoyen, mais le Cyborg. Or ce surhomme est en réalité un super-outil, complètement inséré et dépendant d'un dispositif techno-économique. Sa prétendue libération est une aliénation totale. Quand votre conscience sera sur un support non biologique, vous serez peut-être immortel, mais vous pourrez tomber en panne, être piraté, vous dépendrez en tout cas entièrement d’un service après-vente et de fournisseurs d’accès… Vous ne serez plus un fils de vos pères, mais un produit des multinationales biotechnologiques.

C'est quoi, une vie humaine ?

– A l'instar du pape, vous critiquez le paradigme techno-économique. Mais n'est-ce pas une formidable force de progrès, d'émancipation pour l'humanité?

– C'est un progrès, certes, mais pour les objets, non pour le sujet humain: l'entreprise techno-libérale a retiré peu à peu à l'homme tous les savoir-faire qui lui permettait une certaine autonomie par rapport au marché. Le rêve de l'homme augmenté est celui d'un homme qui a d’abord été diminué. C'est ce que montre très bien Michel Houellebecq dans ses romans. Il présente un consommateur humain si diminué qu’il rêve soit de la technocratie, soit de l'islamisme, précisément parce qu'il a été privé de ses pouvoirs les plus propres. C'est pour cela qu'il va mendier au système des implants ou un salut automatisé.

Or c'est quoi, une vie humaine? Si vous regardez La petite maison dans la prairie, vous voyez un père de famille qui travaille la terre, retape sa maison, chante avec ses enfants, joue du violon, a sa voix dans l’assemblée du village, va à l'office remercier Dieu. Cela, est-ce qu'on l'a encore? Aujourd'hui, on bosse dans un bureau sans trop savoir à quoi, et si la grande distribution tombe en panne, on meurt de faim au bout de quelques jours. La technologie a détruit les techniques les plus humaines. On a cru que le travail vraiment humain était purement intellectuel, mais c'est une erreur: notre intelligence passe toujours par nos mains. Autrefois, on transmettait des outils, des savoir-faire. Mais aujourd'hui, qu'est-ce qu'on transmet? L'innovation vous piège dans une obsolescence qui fait qu'il n'y a plus rien à transmettre. Privés de nos mains, d'une existence vraiment incarnée, nous rêvons d'être directement implantés dans le monde virtuel.

Ecologie intégrale

– Face à ce cauchemar posthumain, vous vous réclamez de l'écologie intégrale. Qu'est-ce ?

– Je soutiens d’abord ce qu'on appelle le distributisme : il faut bien entendu faire avec les multinationales, les nouvelles technologies, mais il faut aussi se réapproprier les moyens de production pour assurer sa subsistance, retrouver une économie locale et familiale. Les jeunes saturent complètement avec le technologisme. Voilà pourquoi certains se jettent dans le djihad. D’autres, plus éclairés, recherchent la terre. Les «néopaysans» sont de plus en plus importants. Certains de mes anciens étudiants ont fondé un éco-hameau au sud de Lyon. Je dis aux catholiques qu'ils ne peuvent pas défendre une famille en apesanteur, indifférente au modèle économique: pour que la famille soit un lieu vivant, intéressant, elle doit être un lieu où l'on produit, où l’on entre en relation avec la nature, où l'on transmet une culture.

Je connais un jeune couple à Bruxelles qui s'est installé avec d'autres familles, ils ont un potager, des cochons, des poules, et travaillent à mi-temps dehors, par exemple dans une entreprise de digitalisation… Ces jeunes retrouvent une vie avec une vraie densité humaine, c’est-à-dire charnelle et spirituelle. Le virtuel ne les fascine plus parce le réel leur est redonné. Mon modèle, si vous voulez, ce sont les Hobbits de Tolkien! Le retour au local résoudra une grande partie des problèmes écologiques en nous faisant sortir d’une crise qui est d’abord anthropologique.

– Justement, où est la place de l'écologie dans tout cela, au sens de protection de la nature, des animaux ?

– En parlant de l'écologie intégrale, le pape François part de l’écologie scientifique, celle des écosystèmes et de l'interdépendance des vivants entre eux. Mais il va plus loin: cette interdépendance, c'est aussi celle des hommes entre eux, du corps et de l’esprit, enfin de la créature et du Créateur. Le saint-père met en rapport la dévastation matérielle et la dévastation spirituelle. C'est parce que l'homme n'est plus capable de vivre l'incarnation, l’intériorité, la confiance en une providence, qu'il décompense en achetant des produits qui vont le divertir de son vide. Quand on ne sait plus contempler le réel, on le dévore. Voilà pourquoi l'écologie intégrale s’enracine dans le véritable oikos [«maisonnée» en grec ancien]: la famille, comme première union donnée par l’Auteur de la nature. Le problème central n'est pas l'égale répartition des richesses, mais l'égale répartition du capital, des moyens de production. Si on veut limiter les ravages de l'hyper-industrialisation, il faut rendre à nouveau la famille, le quartier, le village à leur vitalité comme lieux de production économique, culturelle, artistique et donc aussi politique. Un espace public, mais à la bonne échelle. La maison doit retrouver son jardin et son atelier. Ce serait le vrai contact avec la nature, et non pas un fantasme de fond d'écran.

Noël, lieu d'affirmation du paradigme techno-libéral

– Que pensez-vous de Noël, qui apparaît aujourd'hui comme une orgie consumériste ? Quelle signification doit retrouver cette fête ?

– Le monde prend effectivement occasion de Noël pour se livrer à l'hyper-consommation. C'est une usurpation assez emblématique. On a fait de Noël un lieu majeur d'affirmation du paradigme techno-libéral. On achète des jouets fabriqués en Chine pour des enfants à qui on ne sait plus conter une histoire, on bâfre de la nourriture industrielle, de la viande, surtout, sans s'interroger sur la dimension sacrificielle de l'abattage. Se réapproprier Noël, c’est d’abord s'interroger là-dessus, en se rendant compte que cela ne correspond pas tout à fait avec ce qui se joue à Bethléem. Là, le Verbe s'est fait chair dans une famille humaine, dans un économie domestique, jusqu’à devenir charpentier comme son père et se comparer à un berger ou un vigneron.

C'est la vie pure et simple, entre le bœuf et l’âne, que manifeste la crèche. Je ne dis pas que ce mode de vie ne présentait aucun problème. Je ne refuse pas non plus le progrès. Mais je pense que le progrès des objets doit se subordonner au progrès du sujet, et que par-delà les problèmes, il y a un mystère. Tout ne se joue pas dans la numérisation du monde. Il est bien d’inventer un nouveau gadget électronique, il est infiniment mieux d’engendrer l’ingénieur lui-même, je veux dire de mettre homme au monde. Il s’agit d’assumer pleinement l'aventure humaine, de la naissance à la mort, comme lieu de la suprême offrande. Sachant que ce ne sera jamais ici-bas le paradis céleste. Parce que, comme le dit Claudel, dès que l'homme veut faire le paradis sur la terre, cela donne tout suite un enfer très convenable.


Un institut bien réseauté

L'Institut Philanthropos, que dirige Fabrice Hadjadj, possède un conseil d'administration de haut vol, presque élitiste. On y trouve notamment un membre de la famille impériale d'Autriche et ancien financier, Rudolf de Habsbourg, un ancien diplomate suisse et secrétaire général adjoint de l'ONU, Nicolas Michel, et l'ancien avocat valaisan devenu prêtre catholique Nicolas Buttet. Fondateur de la fraternité Eucharistein, qui pratique un catholicisme charismatique, donc passionnel et démonstratif, ce dernier est également proche de l'aile conservatrice du PDC.

Si Fabrice Hadjadj s'est installé à Fribourg, ce n'est pas, assure-t-il, pour bénéficier d'accointances politiques, mais parce que plusieurs de ses maîtres en religion, comme l'évêque Charles Journet (1891-1975), y étaient basés. Le penseur a aussi ses entrées dans l'élite politico-économique française: fréquemment interviewé par le Figaro, il est intervenu début décembre avec Nicolas Buttet aux entretiens de Royaumont, près de Paris, devant les PDG de Total, d'Airbus, le futur premier ministre Bernard Cazeneuve et le gouverneur de la banque de France. L'organisateur des entretiens, Vincent Montagne, est un proche de François Fillon – et de Fabrice Hadjadj.


Questionnaire de Proust

- Si vous étiez un animal ?

- Un chien, bien sûr. Genre Golden Retriever: chasseur, joueur, sachant rêver aux pieds du maître. Et si docile qu’on l’emploie pour conduire les malvoyants et éveiller les personnes atteintes de handicap mental.

- Si vous étiez un objet ?

- Une cruche. Remplie d’eau fraîche. Pour les assoiffés du désert. Je n’ai d’ailleurs jamais compris que «cruche» pût être une insulte.

- Vous ne sortirez jamais de chez vous sans…?

- Mon alliance. Je me rends compte que, même nu, je la garde.

- L’application la plus précieuse de votre iPhone ?

- Le mode avion. Ou le bouton arrêt. Parfois je m’en sers aussi pour faire poids et tenir un livre ouvert.

- Le dernier livre que vous avez lu ?

Les Odes d’Horace et Les Bêtises du Petit Nicolas.

- La dernière fois que vous avez pleuré ?

- Tout à l’heure. Je pleure presque tous les jours. Souvent à la fois de tristesse et de joie – comme si le « pleurer-rire » était le fond de mon âme.


Profil

15 septembre 1971 - Naissance à Nanterre dans une famille juive d’extrême-gauche

1er mars 1995 - Parution d’Objet perdu, ouvrage collectif qu’il co-dirige avec Michel Houellebecq et Dominique Noguez

11 avril 1998 - Baptême à l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes

22 août 2001 - Mariage avec Siffreine Michel, comédienne franco-suisse, avec laquelle il a aujourd’hui sept enfants

5 octobre 2005 - Parution de Réussir sa mort, qui reçoit le Grand Prix Catholique de Littérature

3 septembre 2012 - Prend la direction de Philanthropos, Institut Européen d’Études Anthropologiques, à Fribourg

6 février 2014 - Nomination par le pape François comme membre du Conseil pontifical pour les laïcs

Mars 2017 - Sortira un disque de chansons françaises, sa vocation d'origine.

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