Mode

Le fabuleux destin de Coco à Cuba

Le défilé Croisière de Chanel a eu lieu à La Havane mardi dernier devant 600 invités et autant de Cubains aux fenêtres. Une collection inspirée de la culture locale a défilé en plein air dans cette ville à la beauté envoûtante. Qu’en pensent les Cubains?

On peut dire que Chanel a le sens de l’histoire et que cette histoire fait des boucles plutôt inattendues: la veille du défilé Croisière Paris-Cuba à La Havane accostait la première croisière reliant Miami à Cuba depuis cinquante ans. «Nous sommes arrivés au bon moment», souligne Bruno Pavlovsky, président des activités Mode de Chanel, relevant l’étrangeté de la synchronicité. Il y a un an, quand l’idée d’une collection cubaine a germé dans l’esprit de Karl Lagerfeld, personne ne pouvait imaginer que le pape François, Barack Obama, les Rolling Stones et François Hollande avaient prévu de faire un voyage à Cuba. Ce choix, c’était donc pur hasard, chance, facétie du destin.

Il fallait une certaine chutzpah pour croire que Chanel défilerait un jour à La Havane. Cela aurait sans doute plu à Gabrielle Chanel, l’abandonnée qui a poussé comme une belle herbe dans l’orphelinat d’Aubazine, apprenant à se tailler des robes dans les rebuts des filles mieux loties et bâtissant un empire sur ses blessures d’enfant pauvre. Karl Lagerfeld lui-même, le soir de l’inauguration de son exposition de photographies à la Factoría Habana, n’en revenait toujours pas d’être là, adulé comme une rock star par les jeunes de la Calle O’Reilly qui voulaient un selfie.

 Conscience du décalage

L’une des plus prestigieuses marques de luxe du monde a donc choisi de présenter sa collection Croisière, celle qui arrivera en boutique à la fin de l’année, dans l’un des derniers états dirigés par un gouvernement communiste. L’un des pays les plus pauvres de la planète, où le salaire mensuel ne dépasse pas les 30 euros par mois. S’il n’était pas incongru de parler d’argent en de telles circonstances, on pourrait estimer le prix d’un sac Chanel à dix ans de salaire. Mais d’argent, il n’en a jamais été question durant le voyage. Le propos était culturel, pas économique. Et puis Chanel n’a pas l’intention d’ouvrir une boutique à La Havane. «Ce ne serait pas une bonne idée que Chanel, ou toute autre marque d’ailleurs, ouvre une boutique ici», confie l’actrice Ana de Armas, une Cubaine expatriée aux Etats-Unis dont les parents sont restés au pays. «Ce serait considéré comme une agression par les Cubains. Chaque jour, ils se

demandent ce qu’ils vont mettre dans leur assiette. Ils ne peuvent pas penser à la mode pour le moment. J’espère que cela viendra: la mode, les choses qui font plaisir, participent au bonheur et les jeunes en ont besoin.» «Nous sommes tout à fait conscients du décalage, note Bruno Pavlovsky. Nous n’avons pas essayé de présenter la mode pour ce qu’elle n’est pas. Il faut rester humble et sérieux: notre travail, c’est de faire rêver des clientes avec nos collections, de faire rêver le plus de gens possible.»

Le lieu déjà: le Paseo del Prado, redessiné en 1928 par l’urbaniste paysagiste français Jean Claude Nicolas Forestier, gardé par huit lions de bronze des sculpteurs Jean Puiforcat et Juan Comas, un Français et un Cubain. Un podium en plein air hautement symbolique. Le défilé ensuite. Tout commence par deux voix qui s’élèvent entre chien et loup, deux voix qui s’entrelacent en plusieurs langues – français, anglais, espagnol, yoruba. Celles de Naomi et Lisa-Kaindé Diaz, les jumelles franco-cubaines du groupe Ibeyi (les filles de Miguel «Anga» Diaz, célèbre percussionniste cubain ayant joué avec le Buena Vista Social Club, pour la petite histoire). Et sur leurs voix, chaude comme un verre de rhum qui aurait vieilli cent ans, Stella Tennant, l’aristocrate écossaise, petite-fille de la duchesse de Devonshire, s’avance, magnifique, portant un pantalon large blanc à rayures, ceint de noir, une chemise blanche, une veste noir et un fedora. Elle ne regarde pas devant elle comme le font les mannequins dans leur marche mécanique, elle ne porte pas non plus le regard sur les 600 invités arrivés sur les lieux dans 170 voitures vintage aux couleurs de bonbons.

Guayabera revisitée

Et pourtant, parmi eux, se trouvent la chanteuse Omara Portuondo, dernière survivante du Buena Vista Social Club, le duo Gente de Zona, l’acteur Vin Diesel venu en voisin car tournant un ixième épisode de Fast and Furious sur le Malecón, Geraldine Chaplin, Tilda Swinton ou Vanessa Paradis. Stella Tennant les ignore et regarde ostensiblement vers le haut, vers les balcons des hôtels particuliers à colonnades et aux façades colorées, cachant magnifiquement leur misère intérieure, balcons emplis de Cubains assis sur des sièges de fortune, qui se sont naturellement invités à la fête. C’est pour eux qu’elle marche, tête haute, sur ce podium en plein air, ce Paseo del Prado qui porte si bien son nom ce soir-là. Le ciel a bien failli déverser des trombes d’eau, mais s’est ravisé à la dernière minute. Dès la première note de musique. 

Les filles fument le cigare et marchent comme des reines. Elles balancent les hanches sous une jupe blanche à volants ornée de délicates feuilles de Monstera deliciosa d’organza, portée avec un spencer noir, un gilet blanc et une cravate très large fichée d’une broche. Aux pieds: des Richelieux bicolores. Elles arborent nonchalamment les vestes kaki et les bérets façon Che Guevara. Mais un Guerrillero Heróico qui aurait eu le goût des broderies flamboyantes plutôt que celui de l’étoile à 5 branches. La guayabera – la chemise traditionnelle cubaine à quatre poches et boutons aux épaules – est interprétée en tweed. Certaines portent des colliers griffés Chanel dont le A a été remplacé par une étoile, celle du drapeau cubain et des t-shirts arborant le slogan «Viva Coco Cuba Libre». Elles rient en dansant avec leur besace siglée. La collection est une vision d’un Cuba tel que Karl Lagerfeld l’imagine, un mélange de styles pré et postrévolutionnaire, traité avec sérieux, mais avec légèreté. «C’est magnifique, sourit Omara Portuondo venue assister au défilé au bras de sa nièce. On connaît tous les parfums Chanel à Cuba. Je prends ce défilé comme une représentation artistique.»

Prado privatisé

Chanel à Cuba, pour certains, ceux qui en sont revenus de ce «socialisme qui a mal évolué», comme ils disent, fatigués du rationnement, du manque d’argent, entre autres manques, mais qui refusent ardemment tout système capitaliste, cela ne signifie pas grand-chose. Si ce n’est qu’ils ne goûtent guère le fait que Chanel fasse protéger le Prado par la police et utilise ce haut lieu public pour une affaire privée, interdisant ainsi au peuple un plaisir gratuit. Pour Alexander Delgado, le fondateur de Gente de Zona, en revanche, «ce défilé est vraiment très important pour nous. Il y a eu les Stones, maintenant Chanel, le monde a les yeux tournés vers nous, vers les Cubains, vers notre musique, notre culture. C’est un rêve, réellement», dit-il avant le show. Gente de Zona, c’est le groupe phare de reggaeton de Cuba. Pas loin de 312 millions de vues sur YouTube pour leur tube «La Gozadera». C’est Gente de Zona qu’écoutent les jeunes Cubains qui rêvent d’ouverture. «Ça émeut les Cubains, c’est ce qui me touche le plus, dit la chanteuse Lisa-Kaindé Diaz du duo Ibeyi. Ils ont l’impression qu’on les a choisis. La mode, il n’y en a pas beaucoup ici. Karl Lagerfeld est une icône pour les jeunes ici!»

Ana de Armas, que l’on verra dans Blade Runner 2, s’enthousiasme : «Cuba est culturellement riche! Les gens sont inspirés, toutes les expressions artistiques se nourrissent les unes les autres, la musique, la peinture, la danse, le théâtre. J’ai quitté Cuba à 18 ans, mais mes parents vivent ici. C’est énorme ce qui est en train d’arriver ici! Cela permet d’entamer des dialogues pour le futur. C’était le bon moment pour qu’une chose pareille arrive. Quand j’étais une petite fille et que j’allais à l’école, une chose comme ce défilé, ce n’était même pas envisageable. Je peux voir l’espoir et sentir l’excitation dans la voix de mes amis quand je les ai au téléphone. Tout le monde est curieux. Qu’est-ce qui va venir après cela? Vers quoi tout cela va-t-il nous mener? C’est un peu l’inconnu.»

Révolution lente

Quand on lui demande comment ses parents perçoivent ce défilé, elle répond : «Mes parents ont plus de questions que d’opinions: qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que cela signifie? Que va-t-il se passer? Qui sont tous ces gens? Quel genre de vêtements? Que fais-tu ici? Songez que l’accès internet ici est très limité pour ne pas dire impossible, ils n’ont pas d’information à ce sujet.» Et tous ces nouveaux lieux qui s’ouvrent à Cuba, ces galeries, ces restaurants où l’on mange une cuisine fusion, qu’en pense-t-elle? «Ce sont encore des restaurants dont les locaux ne peuvent pas profiter. Cela prendra du temps malheureusement. Cuba change. Tout ce qui arrive me rend heureuse mais c’est étrange. Bien sûr que j’apprécie la venue d’Obama, des Stones, de Chanel, le fait que l’on ouvre plus de restaurants et de Airbnb. Mais est-ce bien ce qui devrait arriver en premier à Cuba? Mais en même temps, tout changement est bon car c’est un changement, c’est bienvenu après tant de temps, les gens en ont besoin.» 


«Ce défilé est avant tout une histoire d’inspiration»

Entretien avec Bruno Pavlovsky, président des activités Mode de Chanel

Le Temps : L’existence même d’un défilé Chanel à Cuba a quelque chose de surréaliste. Comment, lorsque l’on est l’une des plus grandes maisons de luxe du monde, négocie-t-on avec un des derniers pays dirigés par un Parti communiste?

Bruno Pavlovsky: Cela aurait pu être surréaliste, mais c’est devenu réaliste. L’idée d’un défilé inspiré de la culture cubaine a germé il y a plus d’un an sans que l’on n’ait aucune garantie de pouvoir le réaliser à Cuba. On aurait très bien pu le faire à Paris dans un décor réinventé. Les villes sont avant tout des thèmes d’inspiration pour Karl Lagerfeld. Et dans le cas de Paris-Cuba, c’est la culture cubaine, le Cuba des années 20, 30, puis des années qui ont suivi, la littérature, la musique, les couleurs, qui l’inspiraient. On n’a su que l’on pourrait défiler à Cuba qu’au mois de mars. Cela a été un processus un peu long, un peu difficile, mais le principal, c’est que l’on soit là.

- Est-ce qu’il y avait des conditions à respecter? Des réticences?

- Nous sommes arrivés au bon moment: il se passe quelque chose à Cuba indépendamment de Chanel. Il y a eu la visite du pape, de Barack Obama, des Rolling Stones, du président Hollande à Cuba et de Raúl Castro à Paris. Nous avons eu la chance de rencontrer l’historiador de Cuba, Eusebio Leal Spengler, qui est en charge de la rénovation et de l’innovation culturelle du vieux Havane. Un homme très cultivé qui a tout de suite soutenu notre initiative et, si l’on est ici, si l’on peut défiler au Paseo del Prado, c’est parce qu’on a eu le soutien de son bureau, celui des autorités cubaines et celui de l’ambassadeur de France. Nous nous sommes inscrits dans le mois de la culture française à Cuba. Mais il ne faut pas oublier que tout cela reste avant tout une histoire d’inspiration: il n’y a pas de message politique, pas de vision stratégico-économique, pas de volonté autre que celle d’être ici et de pouvoir présenter une collection inspirée par cette culture cubaine dans son jus, à La Havane. On a aussi de la chance avec le sens de l’Histoire: la première croisière reliant Miami à Cuba depuis cinquante ans est arrivée ce matin à La Havane. Ce n’est pas demain, c’est maintenant!

- J’ai une question incongrue: est-ce que vous avez des clients cubains à Cuba?

- A Cuba, je ne sais pas puisqu’on n’a pas de boutique! Et on n’est pas près d’en avoir. Mais on a certainement des clients cubains en dehors de Cuba. Pourquoi pas?

- Une exposition des photographies de Karl Lagerfeld a lieu à la Factoría Habana. C’est une manière d’apporter aussi la culture de Chanel, son histoire?

- C’est certainement une façon de faire connaître Chanel. Mais ni plus ni moins. J’ai visité avant-hier la maison d’Hemingway, j’ai parlé avec l’équipe qui s’occupe de la maison et un monsieur me parlait du N° 5. Il connaissait ce parfum. Chacun connaît un petit bout de l’histoire de Chanel, pour certains, c’est peut-être quelque chose de très vague, mais on ne cherche pas à changer tout ça. On ne va pas changer le cours de Cuba.

- Est-ce compliqué pour une maison d’être toujours là où on ne l’attend pas?

- Monsieur Lagerfeld fait ça sans même y penser. Mais il est réaliste: hier soir, lors de l’inauguration de son exposition, il m’a dit: «Quand même je pensais pas qu’on y viendrait!» Il sait très bien que ce n’est pas évident de pouvoir mettre en œuvre ce genre de choses. Mais on ose pousser les portes. Cela fait partie de l’histoire de la maison.

- Hier soir justement, quand Karl Lagerfeld est arrivé au vernissage, c’était la folie dans la rue: les gens hurlaient comme si c’était une rock star.

- Mais c’est une rock star!

Propos recueillis par I. C.

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