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«Faire revenir des bijoux à Rome sera très difficile…»

Au siège de Bulgari, à Rome, dans un classeur d’archives, on découvre le croquis du sautoir saphir. Discussion passionnée avec Amanda Triossi, la «chasseuse de trésors» de la maison

Au siège de Bulgari, à Rome, au fil des pages d’un classeur empli de dessins d’archives, on découvre le fameux collier serti du saphir cabochon en pain de sucre de 50 carats qu’avait offert Richard Burton à Liz Taylor pour ses 40 ans. On l’avait vu pour la première fois en 2009 à Rome, lors de l’exposition rétrospective Bulgari, entre histoire et éternité – de 1884-2009 – 125 ans de joaillerie Italienne. Pour cette occasion, la star avait prêté ses joyaux, à une condition: qu’une salle soit dédiée à sa collection. Entretien passionné autour de quelques gemmes mythiques avec Amanda Triossi, curatrice de la collection Bulgari Vintage et curatrice des expositions rétrospectives.

Comment avez-vous réussi à vous faire prêter les bijoux d’Elizabeth Taylor pour l’exposition?

Amanda Triossi: J’avais été envoyée par Bulgari en 1998 à Los Angeles pour voir les bijoux Taylor et estimer s’il y en avait suffisamment pour faire une exposition représentative de la créativité de Bulgari. C’est à cette occasion que j’ai pu rencontrer non pas Madame Taylor, mais son perroquet. Elle l’aimait beaucoup, elle avait d’ailleurs posé avec lui dans sa piscine pour Helmut Newton (voir photo p. 42). Il s’est écoulé plusieurs années avant que cette exposition soit mise sur pied et Madame Taylor a tout de suite accepté de les prêter. Après l’exposition de Rome, j’ai rapporté les bijoux. Madame Taylor était malade et je n’ai pas pu la rencontrer mais j’ai demandé à voir la Peregrina. J’étais allée à Madrid une semaine auparavant et je l’avais vue sur des portraits de Vélasquez au Prado. L’avoir eue dans les mains, après avoir vu ces tableaux, c’était une émotion!

Quelles conditions avait-elle imposées?

Elle avait demandé qu’on dédie une salle à sa collection, et elle souhaitait aussi pouvoir choisir toutes les photos et tous les extraits de film présentés. C’était une diva et on a trouvé cela tout à fait normal.

La maison Bulgari souhaite-t-elle racheter des pièces pour sa collection?

On l’espère, mais cela va dépendre des prix que ces bijoux vont atteindre. Il y a un «Taylor factor» qui n’est pas quantifiable. Faire revenir des bijoux à Rome sera très difficile. On verra…

Comment rachète-t-on ses propres bijoux quand on est un joaillier?

La presse a décrété que mon travail, c’était de faire du «shopping de bijoux tout autour du monde». Ce qui ressemble à un fantastique «job description». Mais ce n’est pas exactement la réalité. Il y a un côté moins glamour, des problèmes d’authenticité. Plus vous mettez l’accent sur les pièces vintage, plus vous leur donnez de la valeur, et plus vous risquez de vous retrouver face à des faux. Ajouter une signature, c’est facile. C’est mon rôle d’authentifier. Parfois ce n’est pas évident. Je travaille comme consultante pour la maison depuis 1994. J’ai vu beaucoup d’objets Bulgari. Certains signés, d’autres pas. La signature autrefois n’était pas aussi importante qu’aujourd’hui. Lorsqu’on nous demande: est-ce une pièce authentique, est-ce un faux? La réponse est souvent: «Elle semble authentique.» C’est de l’ordre du ressenti. Ensuite, on vérifie son intuition auprès de la famille, Monsieur Paolo Bulgari, Monsieur Nicola Bulgari, avec les archives. Elles sont assez complètes mais il y a des trous. Et lorsqu’il reste un point d’interrogation, il faut simplement faire confiance à ses sensations.

Comment retrouvez-vous la trace des propriétaires?

C’est très difficile. Et maintenant j’ai gaspillé mon marché: en faisant cette exposition, qui se focalisait sur la beauté des pièces du passé, on a favorisé la hausse des prix des pièces vintage.

Comment faites-vous alors pour trouver des bijoux?

Les pièces que l’on recherche sont celles qui représentent le mieux la créativité de Bulgari à chaque époque. Or, vous avez vu l’exposition, ce n’est qu’à partir de la fin des années 50 que la maison a commencé à avoir une identité très prononcée. Les bijoux arrivent généralement sur le marché à cause des «3 D»: «death, disease, divorce» (décès, maladie, et divorce). Or les gens qui avaient les moyens dans les années 50, 60, ou 70 sont toujours en vie, ils ont sans doute encore des moyens et ne vendent pas leurs bijoux. Les grandes collections et les objets que je souhaite avoir sont encore entre les mains des propriétaires d’origine. Dans les années à venir, on va voir des collections intéressantes arriver sur le marché. Comme celle de Liz Taylor, par exemple.

Cette vente réunit tous les ingrédients pour atteindre des prix record.

Ce sera sans doute LA grande vente, comme l’a été celle des bijoux de la duchesse de Windsor, en 1987. J’y étais. Ce n’était pas du tout le même genre de collection. Celle des Windsor avait un côté «visionnaire». Ils avaient une obsession du bijou «dernier cri», ils coopéraient avec les créateurs chez Cartier, chez Van Cleef. Les joyaux de Liz Taylor sont magnifiques mais ils n’ont pas lancé des modes: les pierres, les perles sont exceptionnelles, mais les dessins restent traditionnels.

Elizabeth Taylor avait un rapport sans doute plus charnel avec les bijoux. C’est une collection d’amoureuse.

Une collègue m’a raconté une histoire émouvante. Quand les bijoux lui ont été rapportés, en février dernier, après l’exposition qui a eu lieu à Paris, Liz Taylor était déjà malade. Dès qu’ils ont été vérifiés, son assistant les lui a apportés directement dans sa chambre pour qu’elle puisse les regarder et les porter encore une fois… Elle était très attachée à ces pièces Bulgari, sans doute du fait de sa relation avec Burton.

On voit de nombreuses photos d’elle portant ce collier ou les boucles d’oreilles d’émeraude.

Il y a une anecdote concernant ces boucles d’oreilles. Les dessins d’archives ne sont pas tous datés. On doit donc faire les Sherlock Holmes, parfois, pour retrouver les dates de fabrication, avec les photos d’archives, les articles de journaux, etc. On a retrouvé des images où elle portait déjà les boucles d’oreilles en émeraudes quand elle était encore mariée avec Eddie Fisher. Or dans son livre, My Love Affair with Jewelry, elle raconte qu’elles lui ont été offertes par Richard Burton. On pense qu’il s’agissait plutôt d’un cadeau d’Eddie Fisher…

Lorsque j’ai rencontré Monsieur Nicola Bulgari, à Paris, lors de l’exposition, il m’a dit que chacune des émeraudes du collier était une sorte de miracle, qu’elles avaient été attendues, choyées. Et il a ajouté que l’une d’entre elles avait appartenu à la grande-duchesse Wladimir.

Ces émeraudes ont été à l’époque décrites comme les émeraudes de la grande-duchesse Wladimir. Mais c’est parce que leur beauté était légendaire. Sans doute qu’une ou deux pierres proviennent de la grande-duchesse, mais pas l’ensemble. Comme Monsieur Nicola Bulgari vous l’a dit, la plus grande difficulté fut de réunir des pierres qui s’assemblent, en termes de qualité, de couleur, de dimension. On ne peut pas acheter 30 carats d’émeraudes sur le marché, comme ça. On attend des années avant de trouver des pierres qui s’appairent. Ce n’est pas quelque chose de mécanique, c’est comme une chasse au trésor.

Que sait-on de cet étrange miroir Cléopâtre mis en vente?

Malheureusement, je ne l’ai pas eu dans les mains. Christie’s m’a contactée cet été pour savoir si j’avais une idée de la date de sa création. Il me paraissait vraisemblable que ce miroir date de 1962, car de toute évidence, il était lié au film Cléopâtre. Nous avons donc fait des recherches dans les archives et nous avons trouvé que l’atelier qui l’a réalisé l’a effectivement fabriqué en 1962. C’était une commande réalisée exprès pour Liz Taylor. Quant au commanditaire, il y a deux hypothèses: on ne sait pas s’il lui a été offert par la production ou par Richard Burton.

Si vous deviez acquérir un bijou lors de cette vente, ce serait?

Je n’ai pas tout vu mais…le sautoir de saphir!

Pour la maison Bulgari ou pour vous-même?

Pour moi! (rires). Pour la maison, c’est un choix plus difficile. Les émeraudes sont iconiques, elles représentent l’essence de la relation Burton-Taylor. Du point de vue du dessin, en revanche, c’est très classique. Le sautoir en revanche… Dans les années 60-70, la majorité des bijoux de la maison était en or jaune. Celui-là est en platine. C’est une interprétation du style Art déco, mais avec tous les traits de la maison, le cabochon, le volume, les motifs géométriques. Le saphir birman est magnifique. Ce sautoir crie Bulgari. Ce sera un choix très difficile que l’on aura, peut-être, le luxe de faire…

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