Faire revivre l’architecture industrielle

Renens Les bâtiments IRL +, en partie désaffectés, connaissent depuis deux ans une activité pluridisciplinaire

Une création théâtrale et une exposition ouvrent les lieux au public cette semaine

Comment tirer parti d’espaces destinés à l’industrie lourde en déshérence? Ces constructions prévues pour les usages d’une époque révolue, lorsque les machines étaient des mastodontes et que l’on ne se préoccupait pas encore de bilan énergétique. Les bâtiments de ce type sont parfois voués à la démolition, car considérés comme de simples friches, ou encore transformés en lofts (à la manière de l’usine Tavaro dans le quartier des Charmilles, à Genève). Aujourd’hui, pourtant, l’architecture industrielle se voit réévaluée, certaines réalisations sont classées ou inscrites à l’inventaire des monuments et des sites. Tel le complexe des IRL (anciennes Imprimeries Réunies Lausanne) de Renens, datant des années 80, et dont les deux bâtiments originels, signés par Jean-Marc Lamunière en 1964, provoquent un regain de curiosité.

C’est ainsi que la compagnie Un Tour de Suisse, invitée par l’architecte Andrea Bassi dans le cadre d’une exposition dédiée à son Laboratoire d’architecture urbaine de l’EPFL, se produira cette fin de semaine sur le site. Un lieu témoin d’un passé d’usinage lié étroitement à la commune de l’Ouest lausannois. «La pièce, qui s’intitule Etre un bâtiment*, est basée sur un recueil de conférences de Peter Zumthor, Penser l’architecture, des textes poétiques qui se prêtent bien à la scène, explique la dramaturge Anna Hohler. Le bâtiment des IRL +, comme tous ceux où nous nous produisons à travers l’Europe, nous fournit en quelque sorte la scénographie par son architecture. Le spectacle est réadapté en fonction de chaque lieu qui nous accueille.»

Ici, une conception typique des années 60, comme l’explique Christian Schmutz, responsable de l’entretien technique: «Ces bâtiments ont une structure métal­lique de très longue portée (2000 m2 sans soutien central), dans laquelle ont été insérées des dalles préfabriquées, pour pouvoir installer des machines volumineuses. La mise aux normes actuelles occasionnerait de très gros coûts de rénovation, la façade comportant de nombreux panneaux vitrés que l’on peut ouvrir.»

Mis à part cette occupation artistique temporaire, d’autres activités redonnent vie à ce site en permanente évolution. Comme l’évoque Carmelo Bisognano, fondateur d’UniverCité en juin 2014, espace pluridisciplinaire ouvert à des PME ayant un lien avec l’innovation et le design: «Le bâtiment des IRL a subi une certaine mutation depuis deux ans, à partir du moment où l’imprimerie a dû drastiquement diminuer ses activités et a libéré environ 5000 m2. Ce qui a permis l’installation d’un laboratoire d’intérêts communautaires. Nous partions du principe que l’innovation ne se réalisait pas seulement au sein d’universités ou d’industries mais aussi en dehors de tout carcan. Dans un même lieu, nous avons rassemblé des experts de disciplines parfois diamétralement opposées.»

Les bâtiments IRL + accueillent des sociétés aussi diverses qu’une brasserie artisanale, une entreprise de crowdfunding (levée de fonds participative), un collectif d’archéologues, la fabrique Swiss Koo, qui crée des coucous modernes, ou encore une légende de l’horlogerie, Dominique Renaud, fondateur de la Manufacture Renaud & Papi, développeur de mouvements complexes, qui a créé sa propre marque en 2013. Carmelo Bisognano évoque un concept visionnaire: «Depuis septembre 2014, l’association Inartis, dont je suis le directeur stratégique, est mandatée par la Fondation des ateliers de la Ville de Renens pour donner un sens à ce bâtiment dévolu dorénavant à l’innovation, à la formation et au design. On est en phase de levée de fonds auprès d’un certain nombre de mécènes qui reconnaissent la validité du projet. Parce que nous sommes à Renens, où s’est implantée l’ECAL, école prestigieuse. Nous avons insufflé la composante innovation. On assiste à une renaissance de ces bâtiments, à une réhabilitation par le biais de ce projet qui crée une émulation entre les différents acteurs.»

A l’origine de ce renouveau d’activités, les autorités s’étaient déjà mobilisées. Comme le révèle Ariane Widmer, cheffe du Schéma directeur de l’Ouest lausannois (SDOL): «Ce type de quartiers industriels a évolué depuis les années 90. La création du SDOL, projet de collaboration intercommunale, en 2004, a mis en lumière des sites stratégiques, très bien situés en agglomération, tels que celui des IRL. Nous favorisons la mixité pourvu que les entreprises n’occasionnent pas de nuisances pour la population.» Dans cette requalification progressive, les artistes ont leur place par le biais d’une occupation alternative. «L’enjeu est d’éviter de faire table rase et de composer avec des traces du passé, comme le Théâtre Kléber-Méleau, par exemple, bâtiment phare de cette plaine de Malley, autre quartier stratégique en périphérie, qui est une «belle endormie». Quant aux bâtiments Lamunière des IRL, Ariane Widmer insiste sur leur valeur et l’intérêt de conserver cette architecture considérée injustement comme mineure. «C’est un bâtiment en danger car si on devait l’assainir, les façades seraient dénaturées. Le spectacle ainsi que l’exposition permettront peut-être de sensibiliser le public à la qualité des espaces. La beauté classique d’un centre-ville est à la portée de tous, notre regard est formaté pour l’apprécier. Tandis que l’exploration des espaces péri­urbains nous fait ouvrir les yeux sur des objets aux codes esthétiques plus contemporains.»

La Ville de Renens est aussi un acteur impliqué dans cette revalorisation du site. Comme l’explique Nicolas Servageon, secrétaire municipal, «cette dynamique a été souhaitée par la Ville de Renens depuis la venue de l’ECAL il y a huit ans. Il y a eu une prise de conscience de notre héritage industriel. Avec l’association Inartis, nous avons trouvé un partenaire intéressant pour donner un positionnement tourné vers l’innovation à ces bâtiments des IRL, pépinière d’entreprises en complément de l’ECAL où l’on héberge des start-up actives dans le design, la communication visuelle et le graphisme.»

*«Etre un bâtiment», un spectacle de et avec Anna Hohler et Hélène Cattin. Vendredi 5 et samedi 6 juin à 20h30. Réservation: cieuntourdesuisse@gmail.com.Exposition «Médiapolis. Une métropole polycentrique autour du Léman» présentant les projets d’étudiants du Laboratoire d’architecture urbaine de l’EPFL d’Andrea Bassi. Vendredi 5 dès 19h, samedi 6 de 12h à 20h, dimanche 7 de 12-18h. Entrée libre.Bâtiment des IRL +, 3e étage, chemin du Closel 5, Renens (via entrée livraison au rez).

«C’est un bâtiment en danger car si on devait l’assainir, les façades seraient dénaturées»