C’est l’heure bleue. Les créations de Fanny Poletti sont des vêtements, mais peut-être avant tout un moment, adossé aux rebords du jour. Il est 19h et la salle de bains est un immense nuage de vapeur, les affaires courantes dissolues à la surface des eaux, les trivialités suspendues au seuil de la nuit qui s’annonce. La démarche déjà est liquide, fauve, le verbe s’affûte et se tient perché, prêt à se mêler au fracas des conversations électriques, des muscs et des gestes de la pénombre. Il est 19h comme il pourrait être 7h du matin, dans le goût métallique de l’aube où l’on s’apprête – capitaine – à affronter les galions pirates de la journée. Fanny Poletti habille les femmes comme on construirait une cathédrale, comme on dresse la table d’un festin, comme on collecte les morceaux épars de l’existence pour en faire un récit, comme on se rassemble pour se tenir droit. Avant, peut-être, dans le meilleur des cas, de tout faire voler en éclats.

Luxe à échelle humaine

Née à Saint-Julien-en-Genevois, élevée à Divonne et formée à Paris, Fanny Poletti, 38 ans, a commencé sa carrière dans l’une des plus prestigieuses maisons de couture françaises: Yves Saint Laurent. Sous la direction créative de l’Italien Stefano Pilati, elle se découvre un talent pour la broderie et devient rapidement designer pour les collections du soir. Ses interlocuteurs s’appellent Lesage, Lemarié ou encore Massaro, les plus grands artisans des métiers de la mode. Son sens du style la catapulte bientôt à la tête du département VIP, où elle conseille et habille les plus grandes stars du monde. Huit ans plus tard, la curiosité entraîne Fanny Poletti chez Nina Ricci, où elle officie pendant trois ans comme directrice de la couture. Le travail de la main, toujours.

Depuis qu’elle s’est installée à Genève, en 2011, cette Suissesse d’adoption crée, sous son propre label, des collections qui occupent une place rarissime sur l’échiquier de la mode, et qui ont déjà séduit de nombreuses personnalités, comme Monica Bellucci, Dita Von Teese, Carla Bruni, Marie-Agnès Gillot ou l’actrice suisse Noémie Schmidt. Des habits comme un éventail d’idées joyeuses, stellaires et puissantes, et confectionnés selon les méthodes de la haute couture. «Je me méfie de ce terme parce qu’il renvoie souvent à une idée un peu poussiéreuse», hésite Fanny Poletti.

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Reste que sa mode renoue avec des pratiques d’un autre temps, que l’on voudrait pouvoir conjuguer au futur. Tous ses tissus proviennent de Saint-Gall, en particulier de la mythique maison Jakob Schlaepfer, très avant-gardiste en matière d’innovations textiles. Les vêtements sont ensuite réalisés à Paris, dans le dernier atelier de confection intra-muros, qui travaille également pour les grandes maisons de luxe sur quelques pièces d’exception – lorsque leurs propres ateliers internes ne parviennent pas à répondre aux nombreuses commandes. Dans la grâce d’une manche en guipure, Fanny Poletti détient, secrètement, l’empreinte de toutes les petites mains qui ont rendu sa fabrication possible. Connaître le trajet et la construction d’un vêtement, c’est la possibilité de réconcilier la jouissance de s’habiller et les responsabilités d’ordre éthique, à contre-courant de la mode jetable.

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Des paillettes chez Calvin

«C’est ça que je trouve joli», dit souvent Fanny Poletti quand elle parle du monde, des gens, d’un geste, d’une attitude, du détail d’un vêtement. Dans son show-room situé face à ce haut lieu du protestantisme qu’est la cathédrale Saint-Pierre, ça cliquette, ça scintille, ça clignote, ça «shebam» et ça «wizz»! Au gré d’un détour psychanalytique, on aperçoit une enfance marquée par les années folles du casino de Divonne, dont le directeur n’était autre que le père de la créatrice. Dans l’éclat de la nuit, ce dandy sapé en costumes Smalto – la haute couture au masculin – accueillait un incessant défilé de princesses à l’allure flamboyante. Hasard ou coïncidence? Aujourd’hui, sa fille accueille des élégantes du monde entier, qui viennent déployer dans son studio le champ de leur imaginaire, commander des tenues et rencontrer celle qui incarne, de manière vibrante, pulsatile et flamboyante, l’esprit de cette drôle de maison.

Le vêtement porte, mais il doit se faire oublier

Fanny Poletti

Il y a des paillettes psychédéliques tombées de mars, des maxi-fleurs ajourées et rebrodées de sequins qui pourraient elles-mêmes être une chanson de Birkin, des vestes carrossées comme des voitures dans lesquelles Sagan aurait aimé rouler très vite, des dentelles pour un dîner chez Buñuel. Buñuel, justement, un cinéaste dont Fanny Poletti cite souvent le travail. Comme cette scène issue du film Le Charme discret de la bourgeoise: Stéphane Audran et Delphine Seyrig, en tête, s’échappent d’un impossible dîner avec leur bande et se retrouvent au milieu des champs de colza, en fuite et en devenir, dans un geste disruptif et libérateur.

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Une attitude qui fait écho à son style: après avoir posé et énoncé de façon rigoureuse la grammaire du vestiaire bourgeois, la créatrice n’aime rien tant que questionner l’ordre établi et réclamer la parole, le désir, le rire, ses éclaboussements et son fracas. «La lucidité est la blessure la plus proche du soleil», écrivait René Char. Le geste calligraphique de la couturière est le prolongement de cette lucidité, cautérisée par une fantasmagorie follement débridée. La peinture des contrastes. L’ordre et le chaos. La précision méticuleuse et la démesure. La construction et la liberté. Et une envie chez Fanny Poletti, au travers de la création, de se les approprier sans les opposer, de les réconcilier autour d’un jeu stylistique d’inversion, de citations, de détournements et de métaphores. Rien ne peut être exclu. Ce sont des vêtements qui décloisonnent, structurent, mais donnent de l’amplitude: les jupes sont si souples, conçues avec tant de rigueur technique, d’intelligence du corps et de précision qu’elles se font entièrement oublier pour ne devenir que caresse, attitude, démarche. Quant au travail d’architecture sur les épaules – de ses vestes comme de ses robes – il est si construit que le buste a valeur d’affirmation, implacable, déterminé, irréfutable. Insubmersible. Tout le corps, électrisé et suspendu à cette puissance des épaules, peut alors danser avec insouciance, légèreté et gaieté.

«Et si on voit mes fesses?» s’inquiétait un soir une amie de la créatrice au moment de l’essayage d’une jupe. L’idée même de se poser cette question au seuil de la nuit est en soi une forme de poésie, qui n’aurait pas déplu à Gainsbourg ou à Godard. «Et puis on met une veste de smoking par-dessus, et tout va bien, s’amuse Fanny Poletti. Le vêtement porte, mais il doit se faire oublier. A la fin, il ne reste que l’esprit, accompagné par le geste.»


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