«Beaucoup de gens parlent de Farida sans la connaître vraiment», dit un de ses proches. Connaît-on jamais une personne? C’est la quête d’une vie. Nous n’avions pas une vie, à peine une heure, pour faire un tour sur les chemins de traverse menant aux rêves de Farida Khelfa.

Cette femme a eu plusieurs vies depuis qu’elle a quitté Vénissieux et les tours de la cité des Minguettes en mars 1978 alors qu’elle n’avait pas 16 ans: elle fut la ­compagne des nuits fauves de Christian Louboutin*, muse du photographe Jean-Paul Goude, mannequin, épouse, mère, ambassadrice de la maison Schiaparelli depuis 2011 et réalisatrice de documentaires.

D’ailleurs, elle a réalisé un film passionnant dédié à Christian Louboutin** qui sera diffusé sur Arte le 27 septembre. On le découvre tel qu’elle le connaît, et tel qu’il est sur sa felouque en Egypte, ou dans ses ateliers parisiens. Dans ce documentaire qui donne de lui une image à la fois large et resserrée, il évoque son métissage possible sans pourtant en donner la clé, on est témoin du jaillissement d’un modèle sous son crayon qui aime tracer des courbes, on l’entend évoquer son obsession du vernis (lire p. 54) et l’on découvre même que c’est en Suisse que ses bottes aux allures fétichistes ont le plus de succès. «C’est un personnage assez mystérieux, dit de lui Farida Khelfa. Et je trouve cela assez bien dans un monde où tout le monde est over exposé.» Christian Louboutin, c’est l’ami de ses premiers jours parisiens, celui qui lui présentera l’homme qu’elle épousera en 2012, après vingt-trois ans de vie commune, Henri Seydoux Fornier de Clausonne. L’un des meilleurs amis du chausseur et l’un de ses associés de la première heure. Il est également le père de l’actrice Léa Seydoux.

En la regardant, assise dans son élégance, et sa robe noire, avec son port de tête royal, son visage dont la beauté submerge, et pour lequel tous les créateurs, tous les photographes dont elle fut la muse – Azzedine Alaïa, Jean-Paul Gaultier, Jean-Paul Goude – pour ne citer qu’eux, ont réinventé un code de la beauté dont elle est la maîtresse étalon, en la regardant disais-je… Cette phrase n’en finit pas, pardon, et d’ailleurs j’en ai perdu le fil. C’est ainsi, non, lorsque l’on est troublée? Reprenons autrement. Farida Khelfa possède une beauté prégnante, une présence, une conscience de l’instant, une élégance sous-tendue d’une fulgurance un peu trash qui ­fascine. Elle résume à elle seule l’histoire de la mode depuis les années 90.

La Farida Khelfa que l’on a devant soi est une héroïne romanesque, une femme sculptée par la vie. Il est inutile de chercher derrière ses yeux sombres l’ombre de l’enfant qu’elle fut. Cette enfant-là est restée dans ses tours, derrière une fenêtre, interdite de sortie, dans une autre vie qui n’avait pas commencé sous les auspices les plus bienveillants. C’est le moins que l’on puisse dire quand on grandit dans un F5 que l’on partage avec 11 autres personnes – plus un chat – dans une cité lyonnaise. Et tout ce qui va avec et dont elle ne dit rien parce que ce n’est pas le propos, mais qui a déjà été écrit maintes fois: les cris, la violence du père, le non-amour de la mère, l’enfermement, les sorties minutées et tous les interdits. A voir la manière dont elle a su s’échapper de ce passé et se réinventer dans le beau, on pense, sans oser le formuler, que nos bourreaux peuvent être nos plus grands maîtres.

Le Temps: Quel était votre plus grand rêve d’enfant?

Farida Khelfa: Enfant, je ne sais pas, mais très rapidement mon rêve fut de partir d’où j’étais. Je savais que mon avenir était ailleurs. Donc c’est l’appel au voyage qui m’a habitée dans mon enfance, et pourtant, je suis quelqu’un de casanier, très peu nomade. Après, j’ai rêvé d’être infirmière, hôtesse de l’air. Elles étaient super chics, super élégantes, pour moi c’était le truc!

L’avez-vous réalisé?

Non! Oui, je suis partie mais non je ne suis devenue ni infirmière, ni hôtesse de l’air (rires). Quoi que, de temps en temps, quand on a des enfants (elle a deux fils, Ismaël et Omer, ndlr), on est quand même un peu infirmière.

Qu’avez-vous bâti à la place?

Une vie déjà! Cela se construit au jour le jour, une vie. J’ai essentiellement fait une famille et c’est le plus important pour une femme. Enfin, pour moi. Je ne sais pas pourquoi j’englobe toutes les femmes avec moi. Toutes les femmes ne sont pas comme moi. Après, je réalise des films, des reportages que j’aime, qui me plaisent, sur des sujets qui me touchent et c’est aussi quelque chose que je désirais ardemment. Et être chez Schiaparelli, c’est une chose que je n’ai même pas rêvée en réalité, qui m’est tombée du ciel, comme ça, et que j’aime profondément. J’adore cette maison. C’est une promesse formidable que d’ouvrir une nouvelle maison de couture, aujourd’hui, à Paris, après un sommeil de soixante ans. Et je trouve fantastique que des gens investissent encore en France et dans la mode française.

Vous dites que vous avez bâti une vie, mais vous faites partie de ces personnes capables d’en bâtir plusieurs.

C’est la vie qui vous guide en fait. Ce sont les chemins que vous prenez et qui sont souvent de traverse. Je n’étais pas du tout centrée dans une direction précise quand j’étais jeune, mais pas du tout! Ma vie est faite d’opportunités, de rencontres, de chance saisie au moment venu, car je l’ai aussi laissé passer des milliers de fois, des centaines de fois au moins. Il faut comprendre que dans la vie, chez tout le monde, je dis bien tout le monde, il y a toujours un moment où la chance passe. Malheureusement, on est très peu souvent armé pour comprendre que c’est une chance qu’on nous offre, et qu’il faut la saisir. Et très souvent, on la laisse passer.

Quelles sont ces chances que vous avez laissé passer?

Je n’ai pas envie d’en parler (rires). Et finalement, si j’étais malheureuse et amère aujourd’hui, je dirais peut-être que c’est dur. Mais je n’ai pas de regrets, pas d’amertume. Et je ne vis pas tellement dans le passé. Je suis plutôt dans le présent et dans le futur. Si on vit dans le passé, qu’est-ce qu’on fait? On est mort.

Quel était votre jouet préféré?

Mon chat. J’avais un chat avec qui je passais mes journées, mes nuits, je l’avais toujours dans les bras.

A la question «l’avez-vous gardé» je suppose que la réponse est non?

Non, je ne l’ai pas gardé. D’ailleurs, il est arrivé une chose incroyable: quand je suis partie de chez mes parents, je ne savais pas que j’allais partir. J’allais acheter du pain et mon chat qui était derrière la porte n’arrêtait pas de miauler. Il pleurait. Je lui disais: «Mais je reviens dans cinq minutes!» je le reprenais dans mes bras. Je l’ai repris plusieurs fois. Ensuite, je suis partie chercher du pain. Et je ne suis jamais revenue.

Quand vous êtes partie chercher du pain, vous ne saviez pas que vous alliez fuguer?

Mais pas du tout! Je me demandais pourquoi il pleurait. C’est la seule personne, enfin, le seul être vivant qui l’ait senti. Ça s’est décidé comme ça. J’étais avec une amie, j’ai commencé à discuter avec elle, on rigolait en bas des tours, et quand elle m’a dit l’heure qu’il était! Ça faisait une heure que j’étais partie. Je me suis dit: «Je ne vais pas rentrer.» Parce que je… Ce n’est pas possible. Et voilà. Ça s’est décidé comme ça.

Et vous êtes partie directement à Paris?

C’est une autre histoire. On en parlera une autre fois. C’est trop long et trop compliqué. Mais mon chat l’a senti. Et depuis, je ne supporte pas d’avoir un animal. Je ne peux pas.

A quel jeu jouiez-vous à la récréation?

A la marelle et à l’élastique. J’adorais ça.

Grimpiez-vous dans les arbres?

Non, mais on se battait à la sortie de l’école. Comment dire? On se donnait rendez-vous: «Je t’attends à la sortie.» Toutes les filles étaient autour et on se battait. C’était comme ça. Je ne sais pas ce que ça veut dire. On était comme les garçons finalement.

Vous choisissiez votre victime et «Poum»?

Non, pas du tout. Moi, je ne cherchais pas les problèmes, au contraire. Mais je ne voulais pas qu’on m’embête. Donc voilà. Il fallait se protéger.

Quelle était la couleur de votre premier vélo?

Je n’ai jamais eu de vélo. On m’avait dit que quand je rentrerais en sixième, j’aurais un mini-vélo. A cette époque, c’était la mode des mini-vélos. Je ne l’ai jamais eu et ça m’a rendue dingue. J’étais la seule à être entrée en sixième et je n’ai pas eu mon mini-vélo! J’ai compris que c’était des promesses en l’air. Mais je sais faire du vélo. Je ne sais pas comment j’ai appris, en fait.

Quelle super-héroïne rêviez-vous de devenir?

Je ne sais pas trop. J’aimais beaucoup Pearl Buck quand j’étais petite. J’ai commencé à lire ses romans quand j’avais 11 ou 12 ans. Et pour moi, c’était une super femme. Les révolutionnaires algériennes aussi, Djamila Boupacha, Djamila Bouhired. Giselle Halimi, également. J’aimais ce genre de femmes, ces pasionarias. C’étaient mes super women. J’aimais aussi beaucoup Simone Signoret quand j’étais enfant. J’aimais comme elle menait sa vie. Elle était smart, elle était belle, c’était une grande actrice, elle n’avait pas peur de se détruire à l’écran, et en même temps c’était une grande activiste.

De quel super-pouvoir vouliez-vous être doté?

L’invisibilité.

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?

Je dirais en gris plutôt. Je rêvais souvent du désert. Et c’est marrant parce que je n’avais pas vu le désert à cette époque-là. Je faisais toujours ce rêve récurrent de moi au milieu du désert, avec le sol complètement craquelé, de couleur un peu beige gris. C’étaient des cauchemars, en fait. Je ne les fais plus.

Quel était votre livre préféré?

J’en ai eu beaucoup mais peut-être La vie devant soi de Romain Gary. Je l’ai adoré quand je l’ai lu.

L’avez-vous relu depuis?

Non, mais je le trouvais très senti. C’est ça, les grands écrivains: ce sont des gens qui arrivent à se mettre dans la peau de tout le monde, alors qu’aujourd’hui, tout le monde nous parle de sa propre vie. Flaubert aurait dit: «Madame Bovary, c’est moi!» Il est rentré dans l’intimité d’une femme. Le personnage est tellement réel que c’est stupéfiant de force. Et cela m’a fait cette impression-là, La vie devant soi. J’ai eu le sentiment que Romain Gary connaissait ce petit enfant, les macs de Belleville, cette femme qui avait été dans les camps, cette ancienne prostituée qui récupérait tous ces mômes. Ça m’a beaucoup marquée car je trouvais que tous les niveaux de langage étaient justes. Il faudrait que je le relise.

Quel goût avait votre enfance?

Amer. C’est le premier mot qui me vient: un goût amer.

Et si cette enfance avait un parfum, ce serait?

L’essence diesel. (La voiture de son père avait un moteur diesel, ndlr).

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?

Oui, on allait aux Saintes-Maries-de-la-Mer, on faisait du camping sur la plage. On y est allés deux fois. J’adorais ça.

Savez-vous faire des avions en papier?

Non. Je ne suis pas du tout habile de mes mains.

Aviez-vous peur du noir?

Pas tellement, non. En fait je préférais la nuit que le jour. Le jour m’angoissait. Aujourd’hui encore. J’aime quand la nuit tombe tôt. Je n’aime pas l’été quand les jours sont trop longs, sauf si je suis en vacances au bord de la mer. J’aime la nuit. Et pourtant je suis du matin. Je me lève tôt et me couche tôt. Parce que je suis pressée de me coucher (rires).

Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour

Oui, Victor. On avait 8 ans. Je m’en souviens. D’ailleurs j’ai fumé ma première cigarette avec lui. Ça m’a fait tourner la tête, à 8 ans!

Et de l’enfant que vous avez été?

C’est très difficile de se souvenir de l’enfant que l’on a été, en réalité. On essaie par des bribes. Par exemple, j’ai le souvenir d’une enfance très solitaire alors qu’on était 11 dans un F5 (elle a grandi avec huit frères et sœurs, ndlr). Avec mon chat, j’arrivais à me créer un monde et m’enfermer dedans. Je ne sais pas vraiment quelle enfant j’étais. Peut-être que j’étais assez rêveuse. Comme je n’avais pas le droit de sortir, je passais mes journées devant la fenêtre, à regarder les autres dehors. Ça fait travailler l’imaginaire. Mais dès que j’étais à l’école, je me marrais. Pour moi, l’école c’était un espace de liberté. J’adorais l’école.

Est-ce que vous avez le sentiment que cette enfant vous accompagne encore?

Non. Plus du tout. Je pense que je suis définitivement devenue une femme. D’ailleurs, je trouve toujours très surprenant les gens qui disent: «Je n’ai pas changé, je pense toujours comme quand j’avais 20 ans.» Si la vie ne vous change pas, je ne sais pas de quoi vous êtes fait? Ce n’est pas rassurant les gens qui vous disent cela. La vie forcément vous amène à changer. Sinon, ça n’aura servi à rien.

* «Christian Louboutin», éd. Rizzoli** «Louboutin», un film de Farida Khelfa, sera diffusé le 27 septembre sur Arte.

«Dans la vie, chez tout le monde, je dis bien tout le monde, il y a toujours un moment où la chance passe. Malheureusement, on est très peu souvent armé pour comprendre que c’est une chance qu’on nous offre, et qu’il faut la saisir. Et très souvent, on la laisse passer.»

Farida Khelfa