«Ennuyeuse», «monotone», «prévisible». «Bof». Voilà ce que l’on peut parfois entendre à propos de la Fashion Week de Milan, où les défilés femme automne-hiver 2020-2021 se déroulent jusqu’à lundi prochain. Bien sûr, il y a l’increvable luxe made in Italy, l’inimitable qualité des cuirs et des tissus, les savoir-faire ancestraux des artisans du pays, l’élégance inouïe et, dit-on, innée. Sans compter le savoir-vivre à l’italienne, entre présentations dans d’opulents palazzi et cocktails dans des jardins cachés. Mais en matière de créativité mode, la capitale lombarde se traîne toujours derrière Londres – plus délurée –, et surtout derrière Paris – plus dynamique, plus flamboyant. Pourtant, quelque chose bouge entre les murs de la capitale lombarde. On peut même dire que ça bouillonne, malgré l’absence de plusieurs centaines de journalistes et d’acheteurs chinois, crise du coronavirus oblige.

Nouveaux modèles

Mercredi soir, chez Moncler, des centaines de personnes affluaient, dont l’acteur américain Will Smith, égérie de Moncler Genius. Genius? C’est le nom du projet lancé en 2018 par Remo Ruffini, le CEO de la marque de doudounes de luxe. Chaque année, Genius invite huit créateurs de mode à bousculer l’ADN Moncler le temps d’une collection vendue en édition limitée. Un modèle d’affaires à contre-courant du système traditionnel, où les marques s’assurent les services d’un seul directeur artistique à coups de contrats mirobolants.

Le résultat est bluffant. A l’intérieur d’un immense hangar enfumé, huit salles aux ambiances radicalement différentes. Salle 1: des troncs d’arbres gonflables valsent sur du Max Richter. Des mannequins zigzaguent à toute vitesse. Ils portent d’improbables doudounes à épines, oui, à épines, comme des tortues Ninja qui auraient gobé des ronces. Roses, bleues, jaunes. Dans leurs mains, des besaces à imprimé canards dans la brousse, des homothéties de chaînes rembourrées. C’est bizarre, c’est beau, c’est dément. C’est signé JW Anderson, l’un des créateurs de mode les plus talentueux du moment. Salle 2: univers romantico-gothique. Des doudounes blanches à dentelles et des trenchs en PVC de la designer anglaise Simone Rocha. Salle 3: plumes sous LSD. Des robes-doudounes à panier, grosses fleurs rétros jusque sur le capuchon. Merci Richard Quinn, designer anglais qui aime mettre les doigts de l’élégance dans la prise.

A propos de la Fashion Week 2019: A Milan, la mode face à sa conscience

A Milan, la mode explore donc de nouvelles voies, se demande comment parler de luxe aux moins de 40 ans, comment occuper le terrain du nouveau monde digitalisé. Chez Emilio Pucci comme chez Moncler, on a bien fait ses devoirs. Ces vingt dernières années, cette maison italienne connue pour ses imprimés psyché aux tons acidulés a connu six différents directeurs artistiques. Pour stimuler l’intérêt du public, elle se met pour la première fois à la collaboration ponctualisée en invitant Christelle Kocher à dessiner l’automne-hiver 2020-2021. Un chantre du glamour à l’italienne, entre les mains d’une championne de la street couture, il fallait oser.

Et c’était une excellente idée. Jamais n’avait-on vu chez Pucci autant de mélanges, de métissage de références, d’influences, de cultures. Des nuisettes en soies fluos portées comme des robes de jour avec des collants résille. Tout l’attirail street – hoodies, vestes en jean, joggings – revisité dans des imprimés baroques. Un foulard en soie s’évadant d’un chapeau bob, des rivières de perles qui dégoulinent sur un t-shirt à logo criard. Tout cela flirtait avec le mauvais goût, ou plutôt un autre goût, loin des poncifs de la bourgeoisie italienne. La formule prendra-t-elle une fois en boutique, loin de cette mise en scène grandiloquente au sein d’une église du XVIe siècle? A voir.

Femmes fortes

Historiquement, les grandes maisons italiennes comme Gucci, Versace ou Bottega Veneta constituent l’épicentre de la Fashion Week de Milan. Et si ces marques sont restées fidèles au modèle d’affaires traditionnel «1 marque = 1 designer», certaines continuent d’étonner. Il y a bien sûr Prada, qui a souvent dicté le Zeitgeist. Reine d’un glamour austère et dévoyé, Miuccia Prada aime les femmes élégantes et fortes, de celles capables – comme elle dans sa jeunesse – d’aller manifester avec les communistes en talons Saint Laurent. D’écumer les mondanités côté cour tout en lisant Karl Marx côté jardin.

Cette saison, les paradoxes dominaient le catwalk: de grands blazers d’hommes en tweed portés avec des jupes à franges aériennes qui laissent deviner la peau. Un grand manteau en shearling enduit de laque rose porté avec un strict pantacourt noir. Des jupes crayon avec des bottes de pluie. Des mocassins de ville repeints de fleurs oniriques. De fabuleux pyjamas en soie dégainés comme des uniformes. Les silhouettes manquent par moments de légèreté, trop de messages tue le message. Il passe tout de même: les vêtements doivent servir la complexité des identités féminines.

Chez Fendi, il était aussi question du corps et du cœur des femmes. Et en s’emparant de ce thème, Silvia Fendi est devenue une magicienne du vêtement. Il y avait ces inoubliables manteaux en feutre gris avec leurs manches ballons «Hélium». Des manches qui donnaient aux silhouettes très années 1940 une puissance et une modernité hallucinantes. Il y avait aussi ces robes ultra-moulantes avec des corsets en trompe-l’œil, ces jupes en cuir plissé au tombé affolant. Il fallait aussi voir les coupes chirurgicales des manteaux de dominatrix en goguette, mais aussi la légèreté des robes en soie. Strictes et tendres à la fois, ces tenues racontaient une féminité duale, qui se déploie aussi bien dans un boudoir que dans une salle de réunion. Dessinées et décidées, ces femmes-là avancent vers l’avenir sans peur des autres, ni d’elles-mêmes. Leur port de tête altier en témoigne. A Milan, plusieurs révolutions sont en marche.

Lire aussi: Fendi, ferveur romaine